Dossier & ITW
Le Gang des Supers-Auteurs, Partie 2

Deuxième partie de notre défense collective des « Supers-Auteurs » (La première partie, c'est ici). Nouveaux rédacteurs, questions identiques : Pourquoi redoute-t-on le cinéma de ce super-auteur ? Pourquoi en fait c’est formidable ? Et enfin par quel film commencer ?

Au programme : Monte Hellman, Kenji Mizoguchi, Andreï Tarkovski, Béla Tarr, Luchino Visconti et Apichatpong Weerasethakul.

 

MONTE HELLMAN (U.S.A. – Né en 1932)

Pourquoi redoute-t-on son cinéma?

Monte Hellman est aimé des cinéphiles mais ses films, à part Macadam à Deux Voies, beaucoup moins... Naviguant dans les eaux troubles du bis et de l'auteurisme bressonien, il n'a jamais réconcilié les deux publics, enchaînant les bides avec une rare constance. Les fans hardcore de Robert le janséniste méprisent l'étalage complaisant de chair, d'effets trash et de smile rock. Les bisseux vomissent les longues pauses lumineuses, les dialogues inutiles, les silences abscons et les scénarios existentiels. La filmographie de Hellman, c'est pourtant ça, maladresses et poses auteurisantes y compris. Ça réjouit quelques festivaliers européens, mais ça ne fait pas de grands films, nous assure-t-on.

Pourquoi en fait c’est formidable ?

Hellman, depuis ses premières armes chez le pape Corman jusqu'à son dernier Road to Nowhere, a toujours tenté d'adapter son perfectionnisme maladif aux aléas de production et d'impératifs financiers. Et c'est dans ce carcan que le bonhomme est le meilleur. Il a souffert pour pondre Iguana en 1988 et Douce Nuit Sanglante Nuit 3 un an plus tard, satisfaisant les désirs sanglants des financiers mais y injectant ses névroses et ses angoisses. Durant les sixties, il a canalisé les prétentions du jeune et agité Jack Nicholson pour accoucher de L'Ouragan de la Vengeance et de The Shooting, westerns intellos mais si intelligents.

Macadam à deux voies de Monte Hellmann

Par quel film commencer ?

Macadam à deux Voies, la plus connue de ses bobines, est aussi sa meilleure. Comme pour ses autres films, Hellman s'accapare un genre, ici le road movie, et lui impose le meilleur de ses préoccupations. Comme il l'a fait pour le western, et comme il le fera pour le film d'horreur, il détourne les codes pour mieux servir son obsession fétichiste de l'introspection. Les acteurs, au diapason, font profil bas tant il leur est interdit d'exposer leurs émotions. La narration en prend un coup sur la gueule mais peu importe tant l'objectif est atteint: le road movie est intérieur et, lors de l'embrasement final désormais cultissime, le sens de nos propres vies est interrogé.

Daniel Rezzo

 

KENJI MIZOGUCHI (Japon 1898-1956)

Pourquoi redoute-t-on son cinéma ?

Considéré par Jean-Luc Godard comme l’égal d’un Friedrich Murnau ou d’un Roberto Rossellini (membre lui aussi du gang des supers-auteurs), Kenji Mizoguchi est de nos jours moins célébré que son contemporain Yasujiro Ozu. Si tous deux sont des artistes indissociables de la culture, de l’esthétique et du savoir-faire japonais (les films d’Akira Kurosawa étaient alors décriés au Japon car trop emprunts de style occidental), il s’agit de deux auteurs qui s’opposent entre autres par le choix de la temporalité de leurs histoires. En effet, si Yasujiro Ozu place ses miniatures familiales dans le Japon de son époque, la plupart des chefs d’œuvre de Kenji Mizoguchi se déroulent à l’ère féodale. N’en rajoutez plus ! Godard, Rossellini, des films historiques japonais réalisés au début des années cinquante… Assez pour refroidir le chaland. Les films de Kenji Mizoguchi seraient poussiéreux, lents, contemplatifs, fonctionnant sur la compréhension de codes sociaux inaccessibles au spectateur occidental. C’est vrai après tout, en 2014, comment connaître la manière dont les courtisanes devaient nouer leurs kimonos devant un empereur de l’ère Edo ?

Pourquoi en fait c’est formidable ?

Alors que Kenji Mizoguchi est encore enfant, sa famille est frappée par la misère. Son père roue fréquemment sa mère de coups, puis vend sa sœur comme geisha. Nul doute que ces évènements ont exercé une influence palpable sur une œuvre féministe, au cœur de contextes sociaux-économiques troublés et violents. Précisément, ce sont les personnages féminins qui rendent le cinéma de Kenji Mizoguchi exceptionnel (au sens propre). Au sein d’une société et d’une cinématographie passablement misogyne, les héroïnes de Kenji Mizoguchi sont fortes, dévouées, elles pardonnent, se sacrifient, se battent avec la vie. À ce titre, le chemin de croix de son héroïne fait de La Vie d’O’Haru, femme galante une œuvre-paradigme. Dans son dernier opus, La Rue de la Honte, chaque personnage féminin  représente une réalité différente de la femme japonaise contemporaine. Mais bien sûr, il y a le style de Kenji Mizoguchi, assuré et serein, ahurissant de maîtrise tranquille. Réalisateur débutant à l’époque du cinéma muet, il compte une quarantaine de films à son actif lorsqu’il signe la poignée d’œuvres qui le rendront immortel. Le cinéaste a alors élaboré une science du découpage et du hors-champ qui n’appartient qu’à lui. Kenji Mizoguchi compose des plans-séquences magistraux, dans leur accomplissement à la fois esthétique, symbolique, rythmique et dramatique. Nul n’a besoin de connaître les codes sociaux de l’ère Edo quand tous les enjeux sont mis en images grâce à l’expressivité éclatante de la mise en scène.

Les Contes de la lune vague après la pluie de Kenji Mizoguchi

Par quel film commencer ?

À la manière des spectateurs européens qui découvrirent Kenji Mizoguchi avec ce film, Les Contes de la lune vague après la pluie demeure une entrée idéale dans le cinéma du maître. Caractéristique du style de Kenji Mizoguchi et de ses thèmes habituels (contexte féodal troublé, femmes sacrifiées, hommes faibles et opportunistes), le film présente la particularité de « diviser son intrigue ». S’il commence avec quatre personnages, ceux-ci se séparent assez rapidement. Dès lors, le film conte deux histoires indépendantes, dont l’une distille une atmosphère fantastique qui lui confère son air de fable universelle.

Olivier Grinnaert.

 

ANDREI TARKOVSKI (Russie 1932-1986)

Pourquoi redoute-t-on son cinéma ?

Interminables plans fixes de nature, dialogues abscons, narrations arrogantes et symboliques élitistes, s'attaquer à l'œuvre d'Andreï Tarkovski reviendrait à se perdre seul dans un labyrinthe à la tombée de la nuit: un défi qui aurait oublié d'être fun. Pourquoi donc s'infliger cela? Tantôt conté en russe, en suédois ou en italien, l'univers du Maître est dense, complexe et s'étend souvent sur plus de deux heures, voire trois. Si l'on rajoute à cela le parfum d'une tristesse abyssale, pour beaucoup Tarkovski n'est plus un nom, c'est un synonyme de purge.

Pourquoi en fait c’est formidable ?

Tout d'abord saluons l'audace, la sincérité et la passion du cinéaste. Tarkovski parle de lui, de ses blessures insondables, de son père, des relations avec son pays et distille une puissance émotionnelle sourde, tapie dans l'ombre de la nostalgie et de la mélancolie. On ne pleure pas, on est marqué à vie. Ensuite c'est un conteur hors pair, inventif, défiant, il prend son temps, vous prend de court, change de rythme, vous hypnotise et casse la structure d'une scène, de son film, d'un genre tout entier en un instant. Le tout mêlant la petite et la grande histoire, dissertant sur la condition humaine, la foi, la mort, la guerre avec une finesse épatante, sans jamais rougir de l'entreprise. Pour finir, c'est un faiseur d'images époustouflant, son sens de la composition n'a pas d'équivalent, l'homme est un absolu génie visuel, tout ce qu'il filme est avec vous pour toujours, telle une évidence, toujours décalé, toujours surprenant.

Le Miroir d'Andreï Tarkovski

Par quel film commencer?

Stalker  est son chef d'œuvre, j'ai commencé par là et ma fascination pour lui avec. Il vous glace le sang en filmant le vent dans les feuilles, en vous guidant dans la quête absolue. Néanmoins difficile de le conseiller aux plus frileux. Beaucoup plus court, plastiquement fou et purement basé sur l'émotion, le ressenti, Le Miroir pourrait être la clé pour se familiariser, voire tomber amoureux d'Andreï Tarkovski. Andrei Roublev pourrait constituer une entrée cohérente pour les plus classiques, le film est bien moins âpre que sa réputation le laisse penser et possède un souffle épique à la russe imparable. Quant à Solaris, il sera le sésame pour qui aurait besoin de se sentir soutenu par l'aspect singulier de la science-fiction, à noter qu'il fait tout de même un peu bande à part dans la filmographie du maître.

Jérôme K. Sivien

 

BELA TARR (Hongrie – Né en 1955)

Pourquoi redoute-t-on son cinéma ?

Le cinéma de Béla Tarr fait peur pour plusieurs raisons. Premièrement il tourne exclusivement en noir et blanc (enfin depuis 1988 et Damnation, il a eu une carrière en couleurs auparavant paradoxalement moins connue).  Mais c’est surtout la nature même de son cinéma qui fait peur. Champion des plans très longs (il ne travaille quasiment qu’en plan-séquence) dans des bistrots reculés de la Hongrie où l’on philosophe autour de verres de Palinka (eau de vie locale) sur le papier ça peut faire peur. Il est également connu pour son monument Satantango, impressionnant film de 7h30 dont pour beaucoup la vision est un rite de passage cinéphile à la difficulté extrême (alors qu’il n’en est évidemment rien).

Pourquoi en fait c’est formidable ?

Plus que formidable, le cinéma de Béla Tarr est fondamental. Il est l’un des très rares cinéastes actuels (même si Le Cheval de Turin sera sans doute son dernier film comme il l’a souvent répété) à utiliser le cinéma de manière totale, l’un des rares à posséder ce pouvoir presque magique de transformation de la réalité en phénomène mystique. Par exemple, il suffit pour s’en convaincre de regarder le plan d’ouverture des Harmonies Werckmeister où un groupe de poivrots dans un bar hongrois reculé refont littéralement le monde. Comment en une scène (qui est en réalité un seul plan, techniquement hallucinant) des êtres veules et sans intérêt se transforment en créateurs de monde, en démiurges cosmogoniques ? Le pouvoir du cinéma de Béla Tarr est là. Dans cette faculté d’élever en permanence tout ce qui est devant sa caméra au-dessus du niveau des hommes sans jamais, paradoxalement, cesser d’uniquement les filmer, ces hommes.

Le Cheval de Turin de Béla Tarr

Par quel film commencer ?

Question délicate car si l’on conseille de commencer par Les Harmonies Werckmeister on risque d’être déçu par le reste de sa filmographie tant il s’agit de son incontestable chef-d’œuvre et surtout probablement de son film le plus « accessible ». Du coup je conseillerai plutôt l’incroyable et sublime Cheval de Turin qui est la représentation la plus puissante de la fin du monde. Pour les plus courageux le monument Satantango donne une idée assez précise de ce qu’est son cinéma (on pourrait presque parler de film « tutoriel ») à coup de plans incroyables qui s’impriment éternellement sur la rétine du spectateur.

Grégory Audermatte

 

LUCHINO VISCONTI (Italie 1906-1976)

Pourquoi redoute-t-on son cinéma ?

Bien souvent, on y réfléchit à deux fois avant de choisir un film de Visconti pour passer sa soirée, tant son œuvre est complexe, politique, et parfois contradictoire. Cette grande figure du néoréalisme italien a une étiquette qui lui colle à la peau; celle de la lenteur. Sauf qu’elle a un sens. Grand admirateur de Marcel Proust, chaque élément est savamment intégré dans un récit qui s’étire. On retient par exemple davantage de Mort à Venise la très lente déchéance et agonie d’une société, bien plus que la magnifique mise en scène du roman de Thomas Mann.

Pourquoi en fait c’est formidable ?

Et pourtant, son cinéma est empreint d’une véritable fougue et ses convictions politiques sont la marque d’un combat (cinématographique) antifasciste. Actif dans la mise en scène au théâtre, à l’opéra, c’est par son approche pluridisciplinaire qu’il nourrit et enrichit chacun de ses films. Mais surtout, ses influences sont denses et guident sa quête inébranlable de la beauté et de la vérité. Et c’est dans le génie de grands auteurs qu’il puise une inspiration sans borgne pour mettre en image les grands classiques tels que Les Nuits Blanches ou L’étranger.

Bellissima de Luchino Visconti

Par quel film commencer ?

Alors plutôt que de s’attaquer à des monstres tels que Le Guépard, pourquoi ne pas s’arrêter sur un film, qui bien que relativement méconnu, n’en demeure pas moins un petit bijou esthétique. Bellissima ravira les amoureux du cinéma en nous plongeant dans l’univers mythique de Cinecittà. Et si Visconti oppose au décor pailleté une culture plus populaire, le film ne se réduit pas à une simple critique sociale. C’est toute une réflexion artistique qui se dégage de l’incroyable mise en scène et révèle la beauté enfouie dans les situations les plus laides, les plus banales.

Claire Demoulin

 

APICHATPONG WEERASETHAKUL (Thaïlande – Né en 1970)

Pourquoi redoute-t-on son cinéma ?

Dans ses films, Weerasethakul nous propose de voyager au cœur de la société, de la culture, et des traditions de la Thaïlande.  Non pas un voyage touristique, mais une plongée radicale entre philosophie bouddhiste et culture populaire locale. Le dépaysement est total, d’autant qu’il s’accompagne d’une esthétique elle aussi déroutante et « non conventionnelle ». Il n’en faut pas plus pour décourager à l’avance le spectateur occidental de s’aventurer dans cet univers « hermétique, lent et au symbolisme obscur » (dixit Le Figaro, au soir de la remise de la Palme d’Or à Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures).

Pourquoi en fait c’est formidable ?

Et pourtant, Apichatpong Weerasethakul est sans aucun doute aujourd’hui l’un des plus passionnants auteurs contemporains, admirés et admirable aussi bien dans les salles obscures que dans les galeries et musées d’art contemporain. Ses films, s’ils convoquent évidemment un univers qui nous est totalement étranger (ce qui devrait malgré tout être un motif incitatif plutôt que dissuasif), sont de magnifiques expériences sensibles comme il nous est rarement permis d’en voir au cinéma aujourd’hui. Au-delà de l’expérience et du voyage artistique, le cinéma de Weerasethakul est une bénédiction pour le spectateur désireux de se sentir mieux grâce à ce cinéma à l’écoute d’une nature qu’il place à hauteur d’hommes. 

Tropical Malady d'Apichatpong Weerasethakul

Par quel film commencer ?

Dans Tropical Malady par exemple, la construction du film en deux parties permet une lente transition du long-métrage vers une deuxième heure entre fantastique et onirisme, au cœur de la jungle, pour un duel inoubliable entre le « héros » et un tigre, symbole d’une croyance locale en la réincarnation. On y trouve les plus belles séquences contemplatives du cinéma contemporain, ainsi qu’une possibilité de réfléchir sur la condition de l’Homme dans un monde qui avance trop vite pour lui. Une bouffée d’oxygène cinématographique !

Jérémy Martin

La première partie, c'est par ici

 

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Critique mise en ligne le 15 Août 2014

AUTEUR
Olivier Grinnaert
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Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
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