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Le giallo, garde fou du cinéma de Dario Argento

« Avec ce film, j’ai rejeté tout le côté rationnel de mes premiers films, ou du moins tout ce qui était précis et défini. Dans Profondo Rosso, j’ai commencé à mélanger le récit réaliste et le réel avec le rêve et la fantaisie (…). J’avais envie de prendre une nouvelle direction. » - Dario Argento.

 

CONTEXTES

À contrario de beaucoup d’auteurs majeurs du cinéma d’horreur, Dario Argento n’est pas un cinéaste issu de la marge. Fils de producteur et lui-même scénariste (notamment d’Il était une fois dans l’Ouest avec Bernardo Bertolucci), les trois premières réalisations de Dario Argento, les gialli de la fameuse « trilogie animale », sont couronnées de succès. Sorti en 1975, Profondo Rosso n’a rien d’un film un petit budget. Pour un retour au giallo qui sera largement plébiscité par le public, Dario Argento prend les commandes d’une co-production internationale qui compte nombre de figures importantes du cinéma italien des années soixante-dix. On peut citer le chef opérateur Luigi Kuveiller qui a travaillé avec Elio Pétri ou Luigi Comencini, et le co-scénariste Bernardino Zapponi, collaborateur régulier de Federico Fellini.

En 1971 déjà, dans Quatre mouches de velours gris, le dernier volet de sa trilogie originelle,  Dario Argento cherche à s’émanciper d’un genre qu’il a lui-même façonné en tentant de nombreuses audaces formelles. Après l’échec public de son film historique Cinq jours à Milan, si Dario Argento retourne aux gialli qui ont fait sa gloire, c’est avec la ferme intention de tordre le genre pour y travailler ses propres obsessions. Autrement dit, pour signer un véritable film d’auteur.

Profondo Rosso compte tous les éléments clés du giallo, tant scénaristiques que stylistiques. À Rome, notre héros, Mark Daly (David Hemmings) est un pianiste anglais que son ami Carlo (Gabriele Lavia), pianiste alcoolique d’un bar miteux, n’hésite pas à définir comme le « bourgeois du piano ». Alors que les deux copains achèvent cette discussion, Mark est témoin du meurtre (tranchant et sadique comme il se doit) d’Helga Ullmann (Macha Meril), une parapsychologue de renom. Mark n’a fait qu’entrapercevoir la scène, mais il est persuadé d’avoir perçu un détail important sans parvenir à remettre le doigt dessus. Epaulé par la jeune et jolie journaliste Gianna Brezzi (Daria Nicolodi), Mark va remonter le cours de sa mémoire et de ses maigres indices pour tenter d’élucider le mystère.

 

MODERNITE(S)

Dans son Histoire du cinéma américain, Martin Scorsese parle de Citizen Kane (Orson Welles, 1941) comme du premier film moderne. Le premier, dit-il, dans lequel : « Le style attire l’attention sur le style ». Au sens Scorsesien du terme, le cinéma de Dario Argento est profondément moderne. Le cinéaste romain multiplie les mouvements ou effets de caméra (dans Profondo Rosso, le cadre est même accroché au couteau de l’assassin), les effets d’optique (travellings compensés), de montage (images subliminales), les gros plans « percussifs » sensés procurer l’effet des coups de couteau ou les longs mouvements à objectifs macroscopiques sur les fétiches du tueur. En bref, le style visuel de Dario Argento n’est pas des plus discrets. Mais avec Profondo Rosso, le cinéaste commence à s’affranchir de carcans narratifs qui le mèneront à une autre forme de modernité. Une liberté qui trouvera son apogée dans ses deux films suivants, soit Suspiria en 1977 et Inferno en 1980.

Pour le rôle principal de Profondo Rosso, Dario Argento choisit David Hemmings, interprète principal du Blow Up de Michelangelo Antonioni en 1967. Le clin d’œil est volontaire et les deux films entretiennent des liens thématiques évidents. Mais si Dario Argento rend hommage au travail de Michelangelo Antonioni, c’est aussi parce qu’il s’agit d’un cinéaste qu’il admire et dont il dit se sentir très proche. A priori, le travail du « magicien de la peur » et celui de l’auteur de L’Eclipse apparaissent profondément éloignés. Et pourtant. La révolution du « cinéma moderne » entamée par Michelangelo Antonioni avec L’Avventura en 1960 travaille plusieurs points : rupture franche avec la dramaturgie dominante ou « classique » (l’énigme de la disparition est irrésolue), personnages aux motivations insaisissables, dilatation d’instants non narratifs, déshumanisation des décors et des sentiments… Dans Profondo Rosso, Dario Argento ne fait pas de mystère sur ce qu’il veut travailler. Ainsi, l’intrigue policière fait souvent de grands bonds en avant grâce à de bienheureux hasards ou à quelques lignes de dialogue. Qu’importe, Dario Argento gagne du métrage en expulsant cette mécanique scénaristique au profit d’une dilatation extrême de l’exploration d’une mystérieuse villa. Le cinéaste étire ad nauseam ses scènes de meurtres en prenant soin de spatialiser minutieusement le théâtre des crimes. Il donne à voir une quantité de plans sur des breloques destinées à évoquer plus qu’à raconter. Dario Argento « déshumanise » lui aussi les espaces urbains,  multiplie les plans larges vidés de présence humaine, dans lesquels même sa figuration est réduite à l’état de pantins immobiles ou de bouffons. Dario Argento sera un cinéaste moderne au sens Antonionien du terme, et Profondo Rosso est le film qui lui permet de sauter le pas.

 

« IL Y AVAIT DANS LE NOIR QUELQUE-CHOSE QU’ON N’AVAIT PAS VU »

Lors des premières minutes de Profondo Rosso, une conférence de parapsychologie introduit Helga Ullmann, première victime du film. Elle se présente à l’assemblée par ces mots : « Je capte des faits qui se passent ou qui se sont passés mais en aucun cas des faits à venir. Je ressens les pensées au moment même où elles naissent et certaines longtemps après, quand elles sont fortes et restent accrochées à l’environnement…». C’est précisément grâce à ce don qu’elle ressent la présence malsaine de l’assassin tapi dans la salle. Un personnage aux pensées refoulées si fortes qu’elles ressortent vaille que vaille à travers le médium que constitue le personnage d’Helga, quitte à déglutir au détour d’un gros plan aujourd’hui rentré dans l’Histoire.

Mark Daly, le héros de Profondo Rosso, est convaincu de manière quasi-surnaturelle d’avoir assisté à un évènement clé qu’il ne saisit pas encore tout à fait. Bravant les recommandations de son ami Carlo, il se sent investi de la mission de résoudre l’énigme. Toute la quête du héros sera une exploration du passé, à la recherche des signes, des figures, des traces encore « accrochées à l’environnement ». Alors Mark ressasse encore et toujours son entrée dans le couloir d’Helga, il inspecte en détails la photo de la villa avant qu’elle ne livre tous ses secrets (Blow Up, encore). Les stigmates du passé sont à révéler (la fresque dont un détail lui échappe) ou déjà visibles (les cadres jadis exposés dans le couloir qui ont préservé le papier peint de la décoloration comme chez les voisins de la Rosemary de Roman Polanski). Ailleurs c’est la vapeur d’eau qui révèle les traces laissées dans la buée quelques heures plus tôt ou un œil qui s’ouvre au fond d’un placard qu’on croyait d’abord vide. Finalement, Mark ne résoudra l’énigme qu’en marchant une ultime fois sur ses propres pas, et d’enfin changer d’angle pour comprendre le double-fond de ce qu’il avait d’abord vu. Le retour incessant sur un évènement à interprétations multiples est un thème récurrent du giallo et du Cinéma (on le trouve chez Alfred Hitchcock, Michelangelo Antonioni ou Brian De Palma). Dans Profondo Rosso, cette obsession est nourrie d’une force surnaturelle du Passé pour ressurgir et éclater au grand jour.

 

LE REGARD D’UN FANTÔME

De surnaturel, il est bien question dans Profondo Rosso. Si le giallo, au sens strict du terme, se situe à mi-chemin entre l’enquête policière et le cinéma d’horreur (comprendre ici Grand-Guignol, sanguinolent), point n’est question de fantastique. Pourtant c’est bien vers un cinéma du fantasme que se dirige Dario Argento. Plier le genre à ses obsessions c’est ouvrir son film sur l’intervention d’une parapsychologue qui va confondre l’assassin ou motiver son héros par une force surnaturelle mais bien plus encore. Par des moyens purement cinématographiques, le réalisateur va plus loin. Helga Ullmann l’a énoncé, les mauvaises pensées flottent encore dans la salle de conférence, et Dario Argento les matérialise par un effet sonore qui reviendra à plusieurs reprises au cours du film. Ces effets sonores sont souvent juxtaposés à des prises de vues effectuées depuis l’extérieur de l’action, soit dans un point de vue extérieur, vraisemblablement celui de l’assassin. Des plans « subjectifs tueur » qui sont une figure récurrente, voire obligée, du giallo. Mais si les effets sonores peuvent témoigner d’une présence passée, alors pourquoi pas les prises de vues ? Lorsque Dario Argento opte pour un point de vue extérieur, vraisemblablement  celui de l’assassin, celui-ci se trouve-t-il vraiment sur les lieux ? Ne s’agit-il pas plutôt de son halo ? Une présence qui fut mais n’est plus là au moment de l’action ? Autrement dit le cinéaste nous place-t-il dans le point de vue d’un fantôme ?

Au cœur de Profondo Rosso, Mark explore la villa. Il fouine, gravit les marches, arpente les couloirs, passe les portes et les vitres sablées, casse les murs, à la recherche des stigmates du Passé. Au cours de cette longue séquence, de multiples mouvements de caméra donnent la sensation que le héros est observé. On en sera même sûr dans sa seconde venue, puisqu’il sera assommé. Mais son agresseur a-t-il toujours été présent ? Mark a-t-il été épié par une présence fantomatique ? Une matérialisation de tous les secrets refoulés, et prompts à rejaillir, des lieux qu’il arpente ? C’est souvent le réalisateur lui-même qui « jouait », les mains gantées de noir de l’assassin dans les fameuses séquences subjectives. De plus, le cinéaste privilégie clairement la sensation à l’action, n’hésitant pas à ponctuer son montage de séquences non narratives. Au milieu de toutes ces pistes brouillées, qui, ou plutôt quoi, se trouve derrière la caméra dans Profondo Rosso ?

 

NOUVEAU LANGAGE

« Voir un film de Dario Argento, ou plutôt le ressentir, c’est assister à une danse de mots a priori familiers, de motifs connus voire répertoriés, mais dont l’agencement métamorphose une langue que l’on pensait familière –le cinéma- en un dialecte sauvage. » - Jean-Baptiste Thoret.

Prises de vues subjectives d’origine inconnue, gros plans percussifs, accélérations et décélérations brutales du récit, multiplication d’accessoires gratuits et évocateurs, scènes de comédie en rupture avec d’autres d’une violence sadique, exagération des effets sonores, factice de la figuration… Comme l’exprime avec brio Jean-Baptiste Thoret, le réalisateur romain se réapproprie la grammaire cinématographique pour privilégier l’impact sensitif sur le spectateur, vers un cinéma de l’effet, définitivement moderne dans tous les sens du terme. Part essentielle du cinéma de Dario Argento, la musique occupe dans Profondo Rosso une place de choix. Héros musicien, la caméra parcourt ses partitions comme autant de marques d’un dialecte réservé aux initiés. Le leitmotiv de la comptine enfantine est, encore une fois, réminiscence du Passé, elle aide l’assassin à se laisser glisser dans sa démence.  Définitivement sûr de son geste artistique, Dario Argento va jusqu’à refuser la partition composée par Ennio Morricone (déjà à l’œuvre sur la trilogie animale), pour collaborer pour la première fois avec le groupe de rock progressif Goblin. Le groupe compose une musique aux accents jazz-rock, qui évolue par arrangements successifs autours d’une ligne de basse répétitive. Pas de discrets fondus sonores chez Dario Argento, la musique commence ou s’arrête souvent en un seul cut. C’est avec violence, ruptures et agressivité qu’elle ponctue le montage  comme autant d’éclaboussures rouge carmin.

 

PASSERELLE

Daria Nicolodi dans Profondo Rosso. La compagne du réalisateur influera grandement sur les scénarii de Suspiria et Inferno.

Dario Argento collaborera de nouveau avec Goblin, notamment pour Suspiria (1977) et Inferno (1980), directement successifs dans sa filmographie. Tournant provisoirement le dos aux gialli et à ce qu’ils requièrent de réalisme, le réalisateur embrassera à pleine bouche les sirènes du fantastique en poursuivant de nombreux chemins stylistiques défrichés dans Profondo Rosso. Ruptures avec la narration classique (puis la figure du héros), avec la vraisemblance du temps, de la lumière et surtout des espaces. En somme, on peut penser que le côté pile du giallo, l’enquête policière, agit comme un garde-fou qui préserve le cinéaste de sombrer dans son côté-face, démentiel et fantasmagorique. Si la réussite de quelques-unes de ses œuvres suivantes tient sur une corde raide, de laquelle nombre de spectateurs chutent, Profondo Rosso est souvent considéré comme un point de non-retour dans la carrière du cinéaste, et par là même, comme son œuvre la plus fédératrice.

Sources: Panorama Cinéma - Vies et morts du giallo : de 1963 à aujourd’hui – Ouvrage collectif. / Dario Argento, magicien de la peur de Jean-Baptiste Thoret – Editions Cahiers du Cinéma.

 

Notre dossier Giallo, c'est ici

Réalisateur : Dario Argento

Acteurs : David Hemmings, Daria Nicolodi

Durée : 2h06

Date de sortie FR : (date indisponible)
Date de sortie BE : (date indisponible)
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Critique mise en ligne le 22 Novembre 2013

AUTEUR
Olivier Grinnaert
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Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
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