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Les costumes chez Paul Thomas Anderson

La sortie de Phantom Thread, œuvre élégante sur le couturier Reynolds Woodcock, pousse à réfléchir rétrospectivement sur la place des costumes dans le cinéma de Paul Thomas Anderson et constater à quel point ils sont intimement liés à la narration. Les costumes imaginés par l’oscarisé Mark Bridges (chef costumier de presque tous les films du cinéaste) ne permettent pas seulement de contextualiser l’époque, notamment les pattes d’eph pour la fin des années 70 dans Boogie Nights (1998), mais aussi de mieux comprendre la personnalité et l’attitude parfois flegmatique des personnages, à l’image de ce costume hippie de Doc (Joaquin Phoenix) inspiré par Neil Young dans Inherent Vice (2015).

Le cinéaste a toujours apporté une attention névrotique à ses compositions, à ce qui se meut dans les plans, et plus particulièrement aux costumes. Les vêtements dans Boogie Nights sont serrés pour suggérer le monde subversif de la pornographie, avide de formes et d’images graphiques, de ce qui colle et moule les corps. Pourtant, si le film devrait être parsemé de corps nus, il s’avère paradoxalement « habillé ». Les vêtements dévoilent en même temps qu’ils cachent, le hors-champ autour du « don » de Dirk Diggler (Mark Wahlberg) devient vertigineux. Au contraire, les habits trop amples de Freddie dans The Master (Joaquin Phoenix a perdu 15 kilos pour le rôle) indiquent pertinemment qu’il n’est plus apte face au monde de l’après-guerre. Il flotte dans son habit comme il erre dans le monde. Les vêtements étiquettent ainsi son inadéquation avec cette société du paraître et de consommation propre à l’Amérique des années 50. Dans une scène d’agression au début du film, Freddie s’en prend à la condition sociale d’un homme en lui tirant la cravate et se retrouve lui-même avec une chemise froissée « He doesn’t fit anymore ». Son uniforme militaire est devenu obsolète, on suit alors le trouble d’un homme fêlé qui tente de s’extirper de l’uniformité (à la recherche des bons vêtements ?).

Le costume, c’est aussi une matière qui accueille des motifs, des couleurs et qui se retrouve parfois taché. La tenue souillée de pétrole de Plainview (Daniel Day-Lewis) dans There Will Be Blood (2008) est la marque d’un esprit malade, sali par l’aube du capitalisme. Ce personnage porte régulièrement du blanc et un gilet noir par-dessus, ce qui affiche une dualité constante. Ainsi, c’est le noir visqueux et tenace du pétrole sur les tenues qui amorce l’emphase d’une narration qui s’engouffre dans la noirceur. On pense aussi à Punch-Drunk Love (2003) et l’inoubliable costume bleu Klein de Barry, interprété par Adam Sandler. Cette couleur bleue va d’ailleurs le suivre, comme si son vêtement déteignait sur l’espace. Un bleu qui semble hors dimension, qui se dilue et se diffuse dans le récit, qui se met à faire des nappes de nuances colorées et imprègne la pellicule, notamment par ces tonalités chromatiques abstraites imaginées par Jeremy Blake. Mais ce bleu symbolise surtout une échappatoire au vide et à la solitude dans lesquels Barry évolue. Le bleu du costume contraste avec tous les environnements blancs (un appartement, un lieu de travail, la vive blancheur d’un supermarché), c’est dans cette mesure que l’on peut évoquer le plasticien Yves Klein et sa volonté d’explorer le vide par la couleur.

Le costume devient un véritable liant narratif. Plus insidieux encore, dans Boogie Nights, le personnage de Buck Swope (Don Cheadle) essuie de nombreuses moqueries face à ses accoutrements dans différentes scènes comme un leitmotiv comique. Dans une séquence de braquage, Buck se retrouve au milieu d’une tuerie grand-guignolesque. Son costume blanc se retrouve éclaboussé de sang juste avant l’inscription d’un sous-titre dans l’image : « The long way down », à savoir la déchéance. C’est le vêtement, taché de sang, qui dicte la suite du récit qui devient alors plus chaotique, plus effiloché. Le costume serait l’élément à la fois visible et invisible, significatif et trivial, qui gouverne secrètement des récits amples et complexes mais sur lequel on peut intimement ou inconsciemment se blottir.

Dans Phantom Thread, les costumes font partie de chaque plan, ils habillent le film, ce sont les protagonistes silencieux. Dans une séquence où le couturier est malade, il fait tomber une robe importante avant de la déchirer. L’être humain est aussi fragile que les vanités qu’il confectionne. Le costume, en plus d’être un parfait liant symbolique de la complexité humaine, est même empreint d’un certain mystère puisqu’il cache des notes, des messages occultés du regard dans les coutures subtilement placées par Woodcock. Qu’a bien pu dissimuler le cinéaste dans les jointures de la narration ? Un grand film, assurément.

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Réalisateur : la rédaction

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Date de sortie FR : (date indisponible)
Date de sortie BE : (date indisponible)
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Critique mise en ligne le 13 Février 2018

AUTEUR
William Le Personnic
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Amoureux du cinéma et de l’art pour mieux comprendre le monde, veilleur et archiviste de l’image, c...
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