Dossier & ITW
Portrait de Quentin Tarantino

Petit précis tarantinien

Cela fait 20 ans que l’animal a débarqué dans nos vies pour mieux réinventer le cinéma. Petit tour d’horizon de ses principaux faits d’arme.

Scène 1, int. jour
Le lieu: un club-vidéo de la banlieue de Los Angeles
La musique: Little green bag

Nous sommes au début des années 90. Son nom n’est pas encore devenu un adjectif. Mais les étoiles vont s’aligner pour ce jeune cinévore, aussi à l’aise qu’un yakuza en pleine nuit noire parmi les rayons emplis de cassettes de séries B et Z de son magasin. Il s’appelle Quentin Tarantino et son débit mitraillette ne tarde pas à trouver sur le papier une nouvelle façon d’être canalisé. Rapidement, il réussit d’ailleurs à vendre aux studios hollywoodiens deux de ses idées. True Romance et Natural Born Killers venaient de prendre leur envol. Pourtant, on refusera au jeune homme le privilège de les réaliser lui-même. De la suite dans les idées, il décide alors de consacrer les milliers de dollars récoltés lors de ces ventes pour réaliser son propre film. En noir et blanc, en 16mm, avec des amis. Avant qu’un certain Harvey Keitel, dont la femme connaît la femme de Lawrence Bender, auto-proclamé producteur du jeune Tarantino, ne décide qu’il y a là un talent qu’on ne saurait laisser dans l’ombre. La suite, on la connaît. Elle s’appelle Reservoir Dogs, petit bijou de film de hold-up déconstruisant les règles avec effronterie et panache. Un diamant brut qui en un seul générique parvient déjà à asseoir tout ce qui fera plus tard la patte tarantinienne. Au ralenti pour mieux laisser savourer les pas de chacune de ces silhouettes, au rythme du Little Green Bag de George Baker pour les rendre plus grands que nature, sept nouveaux mercenaires en costumes noirs avancent vers la caméra. L’ambiance évoque Melville, ces gangsters d’un autre temps à l’élégance tapageuse. Chacun des acteurs est ensuite identifié à l’écran, convoquant là encore toute une mémoire cinéphile. Le Madsen de Kill Me Again. Le Keitel de Mean Streets. Buscemi, Tarantino, Roth, Penn… Et bien sûr les présences tutélaires de Lawrence Tierney (monsieur John Dillinger) et d’Edward Bunker (star du roman noir), tough guys du cinéma américain policier bis des années 50-60. Le ton est donné. Le cinéma de Tarantino sera cinéphile ou ne sera pas.

Scène 2, int. soir
Le lieu : la scène du Grand Palais des Festivals, Cannes
La musique : Son of a preacher man.

Nous n’y étions pas, mais on imagine aisément les délibérations du jury au festival de Cannes 1994… sous la présidence du cowboy Eastwood, Deneuve, Lalo Schiffrin et les autres s’écharper autour des Moretti, Egoyan, Chéreau, Kieslowski ou Kiarostami nouveaux. Quand d’un coup, la sentence tomba. La palme d’or à Quentin Tarantino. Pour Pulp Fiction, son deuxième film, sa deuxième provocation. Là encore, ni milieu, ni début, ni fin. Ou plutôt si, mais à chacun de les retrouver comme dans un puzzle diablement retors. Et là encore, la cinéphilie vorace du jeune américain qui déborde de chaque plan, de cette valise ouverte évoquant évidemment celle du Kiss Me Deadly d’Aldrich aux citations plus ou moins directes d’On the Waterfront, Alphaville, Apocalypse Now ou Easy Rider. Tout son film ploie mais ne cède pas (trop d’énergie pour ça) sous un amour pour le cinéma qu’il est difficile de ne pas partager. Le cinéma pop et ogre de Tarantino ne convainc pas tout le monde, les accusations de plagiat commencent à voir le jour. Mais ce qui choque surtout, c’est la juxtaposition insensée de violence et d’humour, de sang et de blagues qui façonne le film. Au point qu’une femme hurlera « fasciste » au visage du réalisateur venu chercher sa palme. Mais point de fascisme dans Pulp Fiction. Car à bien y regarder, non seulement la mort y est toujours envisagée comme un élément sérieux et tragique, mais chaque accès d’humour y semble encore empreint d’une gravité sous-jacente qui ne laisse subsister aucun doute. Tarantino aurait pu faire sienne cette maxime de Beaumarchais : « je me presse de rire de tout de peur d’être obligé d’en pleurer ».

Scène 3 : ext. jour
Lieu : dans une voiture
Musique : Across the 110th Street

Dès Reservoir Dogs, l’obsession de Tarantino pour la blackploitation et l’une ses actrices fétiches, Pam Grier, se laisse voir. Et après être devenue l’objet fantasmé de conversations de truands à l’arrière d’une voiture, l’actrice se voit offrir l’une des plus belles déclarations d’amour filmées de l’histoire du cinéma. Elle sera Jackie Brown. Un plan-séquence. Un travelling latéral. Un tapis roulant d’aéroport. Un costume d’hôtesse de l’air bleu pétrole. Bobby Womack et sa voix chaude, plaintive et puissante à la fois. Le mythe est en route. Jackie Brown partage avec ses deux aînés un goût pour la violence, l’humour et la citationnite aigüe. Mais c’est aussi le film le plus mélancolique de Tarantino. Celui où le cinéaste, semblant débarrassé de son envie d’être cool à tout prix, se laisse enfin aller à avoir un cœur. Celui où, en compagnie de la sauvage assagie Grier et du doux droopy Robert Forster il pose aussi l’une des questions de cinéma les plus vertigineuses et les plus tristes : « que deviennent les héros de cinéma une fois leur heure de gloire passée ? ». La réponse est belle comme une chanson des Delfonics.

Scène 4 : int. jour
Lieu : dans le Pussy Wagon
Musique : Bang Bang (my baby shot me down)

Une Mariée. Une vengeance. Autant de saynètes évoquant avec un mimétisme presque parfait un des grands genres chéris du cinéaste, du film de kung-fu au manga. L’égérie Uma Thurman dans la combinaison jaune la plus fétichiste du monde. Des coups de poing, de pieds, des dérapages et du sang. Et enfin, enfin, la révélation de la vraie signification de Superman. A priori, les cœurs auraient du fondre. Mais Kill Bill, dont les Weinstein, ogres-producteurs exigèrent la scission en deux volumes, traîne la patte. Le proverbial grain de sable a fini par gripper la machine. Et Tarantino redevient humain. Faillible. Ce qui nous rassure tout de même un peu.

Scène 4 : ext. Jour
Lieu : encore une voiture
Musique : Paranoia Prima

Là encore, le projet avait de quoi exciter sur le papier. Tarantino et son vieux pote Rodriguez. Un double feature, comme dans le temps, comme dans ces années 70 dont Tarantino n’a eu de cesse de raviver l’esprit de liberté et de refus des conventions. Un film en toute fantaisie gore, suçant la roue de la série Z en toute candeur, sans peur et sans reproche. Mais alors que Rodriguez se paye le trip d’une vie en installant une mitraillette à la place de la jambe de Rose McGowan, Tarantino rappelle Kurt Russell à nos bons souvenirs en lui faisant enfiler les habits d’un psychopathe à voiture. Et l’humour manque. De ces zooms trop appuyés aux filles trop aguerries, de ces dialogues trop marqués à ces effets de style trop tape-à-l’œil, Boulevard de la mort ne semble charrier qu’une idée : celle que l’on reconnaisse l’immense culture touche-à-tout de Tarantino et sa maîtrise incomparable de l’outil cinéma. Nous n’avions pas besoin de ce film pour le savoir. Trop, c’est comme pas assez.

Scène 5 : int. jour
Lieu : une ferme française, Once upon a time in a Nazi-occupied France
La musique : du Ennio Morricone, évidemment.

Il en fallait du culot pour réaliser cet Inglourious Basterds. De l’audace pour dénicher cet incroyable cabotin de Christoph Waltz, acteur jusque là cantonné aux séries B et à la télé autrichienne. Du panache pour oser se frotter ainsi à l’histoire de la Seconde Guerre Mondiale en la réécrivant à sa guise. De l’inconscience pour tuer Hitler dans un cinéma. Mais à Inglourious Basterds, on pardonne évidemment tout. Car derrière les provocations, derrière l’absolue netteté de la mise en scène qui ne se lasse pas de jouer à cache-cache avec les recettes, derrière les scalps sanguinolents, c’est à une véritable profession de foi que se livre Tarantino. Celle qui lui permet de hurler haut et fort, le menton levé et le regard fier, que le cinéma n’a jamais à s’excuser de rien, qu’il a tous les droits, qu’il est plus fort que tout. Même que l’accent italien de Brad Pitt. Même que le devoir de mémoire. Because we love making movies faisait dire Tarantino à ses acteurs avant chaque prise. Because we love watching them, lui répondons nous.

Scène 6 : ext. nuit
Lieu : un chemin de terre où marchent plusieurs esclaves enchaînés
Musique : 100 Black Coffins

Tarantino et l’esclavage. Et le fameux n-word qui affole toutes les prudes oreilles depuis sa sortie américaine. Forcément, tout cela gratte encore une fois le bobo d’une histoire toujours pas cicatrisée. Mais Django Unchained, bien moins historique que son prédécesseur, et bien avant toutes ces polémiques idiotes, est d’abord la concrétisation d’une histoire d’amour qui dure depuis 1992 et que Tarantino n’avait encore jusque là assumée que par clins d’œil et citations : celle qui le lie irrémédiablement au western, en particulier spaghetti. Du genre chéri, Django retient d’ailleurs trois leçons : la sauvagerie du genre humain, l’ambiguïté morale et la définition de l’identité américaine par son avidité et son sens de la propriété. Pourtant, malgré un caméo jouissif de Franco Nero, premier Django de son état, Django semble presque empesé par sa volonté de ne pas maltraiter le genre. L’hommage est ampoulé, empesé même par sa volonté d’être pris au sérieux. Et l’on réalise alors l’immense perte qu’a été le décès de Sally Menke, en 2010, monteuse historique de Tarantino qui l’aurait peut-être aidé à prendre ces libertés dont Django aurait eu besoin.

Helen Faradji
Rédactrice en chef de revue24images.com 
Critique pour La Première Chaîne de Radio-Canada (émission Médium Large)
Critique/Bloggeuse pour MSN.ca et pour Ciné-TFO 
Auteur d'un livre sur le cinéma des frères Coen et Tarantino 

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Critique mise en ligne le 12 Janvier 2013

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