Dossier & ITW
Scorsese en musique

Ecoute le cinéma

Alors que son prochain film Silence (adaptation du roman de Shusaku Endo annoncée depuis des lustres) est entre les mains de la fidèle Thelma Schoonmaker, Martin Scorsese a passé son mois d’octobre à se faire couvrir de lauriers. Jugez plutôt: à bientôt 73 ans, le cinéaste a reçu le prix Lumière du prestigieux festival de Lyon quelques jours après le vernissage de l’exposition que lui consacre la cinémathèque française. Pour l’occasion, Decca Records enrichit sa collection « Ecoutez le Cinéma ! » d’un coffret quatre galettes, un voyage de cinq heures à travers les films du génial cinéaste new-yorkais. Un périple organisé chronologiquement depuis Taxi Driver (1976), son cinquième long métrage mais le premier à bénéficier d’une partition originale, jusqu’au Loup de Wall Street (2013). Résultat, cette improbable compilation regroupe majoritairement des compositions originales (signées Bernard Herrmann, Peter Gabriel, Howard Shore, Philip Glass ou Elmer Bernstein), mais aussi une poignée de tubes populaires, dont les notes ont contribué à bâtir le mythe Scorsese (Johann-Sebastian Bach, Georges Gershwin, The Moody Blues ou Martha and The Vandellas).

The Sound Of New York

L'histoire est connue. Issu d’une famille sicilienne catholique, le petit Marty souffre d’asthme, reste beaucoup à la maison et son papa l’emmène énormément au cinéma. L’appartement des Scorsese est dépourvu du moindre livre, disques et films sont des sésames merveilleux. Charles Scorsese aurait possédé une copie 78 tours de Cavalleria Rusticana, opéra de Pietro Mascagni plaqué sur la sidérante ouverture au ralenti de Raging Bull (1980), qui envoya Brian De Palma au tapis. Outre la discothèque familiale enrichie des 33 tours de musiques de films collectés par Marty, le quartier d’enfance colore ses souvenirs de notes et de timbres: « La musique de Little Italy c’est de l’opéra, de la musique traditionnelle italienne, du big band, du doo wop, du Broadway, des symphonies, du jazz, du rock’n’roll. » New-York façonne la culture scorsesienne selon deux voies parallèles: musique et cinéma. « Très souvent, c’est uniquement en entendant la musique choisie pour le film en préparation que je commence à le visualiser, sans elle, je serais perdu. » Le réalisateur a besoin de musique pour visualiser des images, et inversement, il s’invente des images en écoutant de la musique. Comme une évidence, Martin Scorsese rendra hommage au Broadway des comédies musicales dans New York, New York (1977), film moins célèbre que son homonyme chanson originale immortalisée deux ans plus tard par Frank Sinatra.

Juke Box

Le coffret passe sous silence les quatre premiers longs de la filmographie (Who’s that knocking at my door ? (1967), Boxcar Bertha (1972), Mean Steets (1973), Alice n’est plus ici (1974)) films qui utilisent uniquement des morceaux pré-existants, sans partition originale. Pourtant, l'oeuvre de Martin Scorsese est indissociable de son art du d-jaying, son talent pour faire retentir le bon morceau au bon moment, du Be My Baby des Ronettes dans Mean Streets (1973) au Nobody But Me des Human Beinz dans Les Infiltrés (2006). Et bien sûr les Rolling Stones, sans modération. Le groupe londonien dont Martin Scorsese réalise une hagiographie des performances live dans Shine a Light (2008), sûrement le moins recommandable de ses films musicaux, écrasé par les documentaires qu’il consacre à l’histoire du blues, à Bob Dylan, à Georges Harrison, ou encore par un autre concert filmé, le dernier de The Band dans The Last Waltz (1978).

Sidekicks

À cette occasion, mettons en valeur l’un des collaborateurs méconnus de Martin Scorsese. Entre 1977 et 1979, le réalisateur cohabite avec Robbie Robertson, guitariste du groupe The Band. Copains comme cochons, les deux hommes passent leurs nuits à écouter de la musique et à regarder des films, autour de quelques lignes psychotropes.  Au terme de cette période, c’est un Martin Scorsese en sale état qui sera poussé par Robert De Niro à réaliser Raging Bull. Le réalisateur engage alors son pote Robbie Robertson comme consultant musical, rôle que l’homme reprendra sur La Couleur de l’argent six ans plus tard. Tous deux experts tant en musiques populaires que savantes, Robbie Robertson épaule depuis Martin Scorsese dans ses choix musicaux, particulièrement dans l’emploi de musiques existantes, les deux hommes s’enrichissant mutuellement de leurs découvertes comme lors des années de bohème. Fruit délicieux de cette collaboration dans Shutter Island (2010): pour figurer l’esprit torturé du détective interprété par Leonardo Di Caprio, Robbie Robertson a l'idée lumineuse d’utiliser un morceau vénéré par Martin, This Bitter Earth interprété par Dinah Washington en 1960. Le complice isole la voix de la diva avant de la juxtaposer aux notes du compositeur contemporain Max Richter. Le résultat flanque la chair de poule.

Bernard Herrmann – Dernière danse

La musique originale couvrant vingt ans de l’œuvre scorsesienne constitue la part du lion de ce coffret. Coup d’éclat inaugural, l’inoubliable partition pour Taxi Driver (1976). Première pour un personnage scorsesien, le Travis Bickle du duo Schrader/Scorsese est un sociopathe dépourvu du moindre intérêt pour la musique, une bagatelle qu’il a évacué de son univers. Pour sonoriser le monde interne du personnage, le réalisateur fait appel à une légende vivante: Bernard Herrmann. Pourquoi pas après tout ? L’ex compositeur attitré d’Alfred Hitchcock vient de collaborer avec son ami Brian de Palma sur Sœurs de sang. D’abord, le musicien refuse de travailler sur un film ayant un chauffeur de taxi pour personnage principal. Malgré cela, Martin Scorsese lui fait parvenir des extraits des rushes. Un plan sur Robert De Niro versant de l’alcool de poire dans ses corn-flakes achève de le convaincre. Pour la première fois (et pour ce qui restera sa dernière composition), Bernard Herrmann fera entrer des sonorités jazz dans son travail. Le contraste à l’intérieur même du  thème principal grave son ultime thème dans l’histoire du septième art: d’abord les inquiétantes cordes graves, les percussions lourdes sur un taxi menaçant, avant l’emploi de la chaleur du saxophone sur les yeux de Travis Bickle, seul, perdu, sensible, naïf. Juste humain.

Elmer Bernstein – La Fin d’une liaison

Fast-forward. Quinze ans après Taxi Driver, trajet inverse. Cette fois, c’est le compositeur qui vient au réalisateur devenu entretemps incontournable. Et pas des moindres. Elmer Bernstein, l’homme qui vingt ans avant Bernard Herrmann utilisa le jazz pour L’Homme au bras d’or d’Otto Preminger (1955), propose à Martin Scorsese d’écrire la musique de son remake des Nerfs à vif de Jack Lee Thomson (1962). Pourtant, le cinéaste décline l’offre de celui dont il acquit jadis le 33 tours des Dix commandements (1956). Un refus justifié, Martin Scorsese compte employer la musique composée pour le film original par…Bernard Herrmann. Premier terrain d’entente, Elmer Bernstein est lui aussi un admirateur de la musique du film de 1962 et se propose donc de la réorchestrer ! Telles sont célébrées les noces d’une idylle qui dura le temps de quatre films…et des poussières. Onze ans plus tard, Martin Scorsese met un terme à cette collaboration en refusant la spectaculaire partition pour orchestre et soprano soliste composée par Elmer Bernstein pour Gangs Of New York (2002), dont le coffret Decca exhume deux extraits. Le genre de querelle entrée dans la légende qui fait la joie des historiens spéculateurs. L’Histoire a retenu la longueur et la complexité du processus de montage de Gangs Of New York. Elmer Bernstein a-t-il composé pour un film qui s’est perdu entre l’étape du scénario et celle du final-cut ? Ou ce compositeur formé au sein du "Vieil Hollywood" manquait-il d’audace ? Peu probable, eu égard à l’éclectisme de son travail, de la partition pour orchestre du Temps de l’innocence (1993) à l’utilisation des ondes Marthenot de Bringing Out The Dead (1999).

Howard Shore à la rescousse

Pour remplacer Elmer Bernstein au pied levé sur Gangs Of New York, Martin Scorsese fait appel à Howard Shore. Le réalisateur et le compositeur se connaissent. Ils ont collaboré sur l’excellente musique originale 100% synthétique d’After Hours (1985), imaginée par Howard Shore à partir du tic-tac d’une montre, avant de se retrouver pour le court-métrage documentaire Made In Milan (1990), consacré à Georgio Armani (compositions elles aussi présentent dans le coffret Decca). Mais au début des années 2000, le compositeur attitré de David Cronenberg est complètement absorbé par son opus magnus: le Seigneur des anneaux de Peter Jackson. Mais difficile de dire non à Martin Scorsese… Howard Shore livre donc trois déclinaisons d’un seul et même thème: Brooklyn Heights. Sur la version disponible dans le coffret, une oreille attentive reconnaîtra des sonorités et arrangements, étonnamment similaires à ceux de l’adaptation de Tolkien.

Mariage de raison

Depuis l’affaire Gangs Of New-York, la romance entre Martin Scorsese et Howard Shore compte aujourd’hui trois longs-métrages et se poursuivra sur Silence. Dans le texte qu’il signe pour le livret conjoint au coffret Decca, le compositeur des années Martin Scorsese/Léonardo Di Caprio explique que le cinéaste organise, lors de la phase de montage, des projections fréquentes du film en travail, in extenso. Ainsi le musicien en garderait une vision d’ensemble lors de toute la phase de montage, pouvant ainsi adapter en chemin son propre travail. Martin Scorsese pratiquerait-il cette méthode depuis sa douloureuse rupture avec Elmer Bernstein ? À l’écoute de l’orchestration luxueuse de The Aviator (2004), des guitares de The Departed ou de la naïveté bal musette d’Hugo Cabret (2011), on peut saluer la capacité d’adaptation d’Howard Shore, lui qui commença de manière si singulière autour des coups d’éclat primitifs de David Cronenberg (The Brood (1979) ou Videodrome (1983)).

Passerelles

Sans développer les interventions passionnantes de Peter Gabriel pour La Dernière tentation du Christ (1988) ou de Philip Glass pour Kundun (1997), et alors que la période Howard Shore accuse une sensible baisse d'intérêt de la part de l’auditeur, la fascinante pièce contemporaine de Krzystof Penderecki nous secoue les tympans une dernière fois. Utilisé pour Shutter Island, ce morceau expressif à l’excès, tout en ruptures spectaculaires, rappelle la réorchestration par Elmer Bernstein des Nerfs à vif (1991) d’après Bernard Herrmann. Les Nerfs à vif, Shutter Island, deux œuvres que dix-huit ans séparent, deux polars parmi les oeuvres les plus baroques et les plus flamboyantes de leur auteur. Au terme de ces cinq heures d’écoute et de peu d’ennui, de telles passerelles entre périodes et influences trouvent naturellement leur chemin. Des passerelles liant aussi bien des compositions originales que des extraits existants. Des passerelles qui appuient l’extraordianire cohérence de l’œuvre d'un kid de Little Italy bercé en tous sens par des tubes pop, de l'opéra ou du classicisme symphonique hollywoodien. Un homme qui vécut aussi de plein fouet le sacre rock’n’roll, et dont on attend le témoignage de pied ferme l’an prochain avec la série Vinyl, conçue et produite avec Mick Jagger. Vivement l’année prochaine…

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Critique mise en ligne le 12 Novembre 2015

AUTEUR
Olivier Grinnaert
[99] articles publiés

Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
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