Dossier & ITW
Une thérapie cinématographique

 

Le cinéma de Lars Von Trier est une exploration continue de la trace de notre passage sur terre, une projection cinématographique des grandes questions existentielles. La mort est une notion difficile à appréhender, et s’il faut « faire attention, Dieu est mort mais le diable ne l’est pas » (Nietzsche). Que deviennent nos actes les plus mauvais ? L’homme est tragiquement faillible et c’est en le confrontant à la Nature, ou sa nature que le réalisateur entrouvre des pistes de réflexion.

3. Nature versus nature humaine

a) Le Bien et le Mal

Perdu dans l’incertitude totale et les doutes les plus profonds, y a-t-il un sens à suivre des concepts aussi absolus que ceux de Bien et de Mal ? Le cinéma est l’occasion de penser/panser les origines et les conséquences de nos actes répréhensibles. Et c’est précisément dans la nature humaine que Lars Von Trier va pouvoir s’inspirer de multiples formes de pêchés, depuis la faute originelle d’Eve, jusqu’aux meurtres et autres formes de tortures. Dans Melancholia, Claire perçoit ce qu’il serait bien de faire, c’est-à-dire être heureuse et faire l’effort le temps d’une journée, de ne pas laisser sa dépression l’envahir. Mais son mal-être est tel qu’il prend le pas sur les meilleures intentions qui soient.

Antichrist aborde l’origine du mal d’un point de vue académique, soit par la thèse inachevée que Charlotte Gainsbourg menait sur le gynocide. Au cours de ses recherches, elle découvre l’étendue du vice, non subi, mais engendré par les femmes. C’est ainsi qu’elle accepte la part d’ombre de son genre, et de ses propres actes « It was my fault ». Elle finit par devenir l’incarnation même de ses découvertes : « If human nature is evil, then that goes as well for the nature of women. Women doesn’t control their own body, but nature does ». L’absence de contrôle de son propre corps est portée à son paroxysme dans Nymphomaniac, où Joe ne cesse de se considérer comme « a bad person ». Et ce mal prend les traits d’une maladie, d’une épidémie, qui se propage. Si Joe et B. traquent à deux leurs proies sexuelles, il ne leur faudra pas longtemps avant de rallier plusieurs filles à leur cause. La contamination du mal n’a pas de limites, au point d’emporter Seligman, pourtant asexué et prétendument désintéressé. Ce transfert malsain se perçoit aussi très nettement dans Antichrist. La métamorphose du statut de femme à celui de patiente ne permettra pas à Willem Dafoe de soigner son propre chagrin, mais décuplera bien au contraire la psychose de sa femme et l’entraînera dans une folie toute aussi destructrice.

Lars Von Trier déploie tout son génie par la maîtrise d’une palette infinie de représentations du mal. D’ailleurs, en abordant le vice sous l’angle humoristique, le spectateur n’en n’est que plus captivé. Dans Nymphomaniac, La scène du train, celle de la femme trompée (jouée par Uma Thurman), ou encore l’aseptisation de l’appartement dans le but d’éradiquer toutes les sources du mal sont d’un humour absolument mordant.

b) Appréhender la mort

La misère d’être vivant : bien plus qu’une thématique centrale à ses films, la question de la mort obsède le réalisateur. Vaine tentative que de dénier ou de défier la fatalité, à l’image de Claire qui croit encore pouvoir échapper à l’apocalypse en se réfugiant au village, alors qu’il valait mieux accepter son sort comme le fait Justine « life is only on earth, and not for long ».

Les visages de la mort sont multiples. Accident, maladie, homicide, ... il n’y a pas une façon de mourir, et à l’instar de l’hétérogénéité des scénarios de fin, chaque réaction des personnages a sa part de singularité. A avoir voulu calquer un schéma préétabli de chemin du deuil, la position perverse de thérapeute-père-mari dans Antichrist n’aura que renforcé la psychose de Charlotte Gainsbourg. Deuil et Gynocide deviennent alors les points névralgiques du film, qui en vient à prendre les allures d’une chasse à l’homme et résonne aux « cris » des glands qui tombent et meurent. Les références morbides se multiplient. Les trois mendiants incarnent en transitions le film et annoncent les malheurs à venir. La biche accouche d’un fœtus mort né, le renard s’auto-dévore, et le corbeau rend l’âme dans une chute qui lui est fatale.

Melancholia est également une fourmilière de références à la mort. Depuis la réaction des animaux bien en amont de la collision, jusqu’au repas qui très symboliquement « tastes like ashes », le film orchestre savamment sa lente progression vers la fin du monde. Contrairement au film précédent, la mort n’est pas nécessairement gore, elle peut être mélancolique, harmonieuse, au rythme de la danse des planètes, à savoir « Earth and Melancholia : Danse of Death ». Lars Von Trier opère un renversement dans l’évolution des comportements, de sorte que le calme de Claire se transpose sur Justine dans la dernière scène, et que les névroses et angoisses de Justine se répercutent sur Claire à l’approche de la planète.

c) Nature refuge, Nature salvatrice et Nature destructrice

La nature est le lieu de tous les possibles chez Lars Von Trier, elle pervertit, elle apaise, elle détruit, elle rapproche… C’est sans doute le personnage principal de notre trilogie au vu de sa capacité à synthétiser et fusionner toutes les pistes de réflexion entamées.

Pour Charlotte Gainsbourg dans Antichrist, elle n’est autre que « Satan’s church ». Mais plus qu’une Eglise, elle est le temple des symbolismes et mythologies qui lient les relations et psychologies de tous les personnages entre eux.

La forêt d’une part, espace commun aux trois films, fait office de transition dans les histoires, mais également dans les prises de conscience de chaque femme. Dans Antichrist par exemple, Eden est à la fois un lieu refuge et le terreau des peurs, des angoisses et de la folie de Charlotte Gainsbourg. Bucolique et paradisiaque dans un premier temps, Eden se meut en un environnement horrifique et suffocant où les instincts primitifs prennent le dessus.

Mais la forêt, c’est aussi et avant tout un retour à la source de vie, l’arbre. Fil conducteur de ces trois fils, l’arbre stigmatise la question de notre enracinement sur terre. Le chêne sera l’arbre clef d’Antichrist, symbole  de force et de solidité. Le frêne celui de Nymphomaniac, qu’on associe d’ailleurs dans les traditions scandinaves à l’immortalité, mais aussi à la fécondité. Dans Melancholia enfin, son mari offre à Justine un verger où les fruits sont rouges et juste acidulés : une acidité qui rappelle l’égard de Justine envers lui.

Le bois (wood), qu’il soit sacré (holly) comme dans l’Eden ou non, est donc une référence récurrente. Mais puisque rien n’est vraiment laissé au hasard, comment ne pas y voir une attaque dissimulée du système Hollywoodien, que Lars Von Trier, père du Dogme 95, a critiqué avec autant de conviction ?

Enfin, si la Nature sert d’abri pour les personnages au moins une fois dans chaque film, ne serait ce pas le même refuge que le cinéma exerce pour le réalisateur? Et si ses femmes cherchent un éclairage, un apaisement dans un monde où règne le chaos, Lars Von Trier ne se serait-il pas lui aussi créé une cabane en bois où la lumière divine qui y pénètre ne serait autre que celle de sa caméra ?

Alors oui, les thèmes abordés ne sont pas nécessairement des plus drôles, et l’œuvre ose ouvrir des portes qui gênent, poser des questions qui déplaisent, toucher du bout de la caméra ce qu’on n’aime pas. Mais si l’œuvre d’art ne le fait pas, alors qui le fera ? 

La suite dans le dossier consacré à Lars Von Trier

Réalisateur : Lars Von Trier

Acteurs : (Indisponible)

Durée : (durée indisponible)

Date de sortie FR : (date indisponible)
Date de sortie BE : (date indisponible)
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stivostine
13 Mars 2014 à 03h12

C'est bien que LVT fascine autant les pseudos intellectuels du ciné mais faudrait donner les vraies raisons pas de trucs comme ca :

l?aseptisation de l?appartement dans le but d?éradiquer toutes les sources du mal sont d?un humour absolument mordant.

allons, soyons serieux, ca ma bien fait rire aussi mais pas dans le meme sens, pitoyable, LVT avait bien commencé sa carriere avec lelement du crime, c'est un bon artisan avec qq bons films mais c'est tout, trop surestimé....
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Critique mise en ligne le 08 Février 2014

AUTEUR
Claire Demoulin
[42] articles publiés

Le cinéma exerce sur moi ce pouvoir de substituer au regard un monde qui s’accorderait à mes d&...
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