Sorties DVD et Blu-ray
El Bar

Álex de la Iglesia est un réalisateur précieux. Ultra-populaire dans son pays, son cinéma a pourtant bien du mal à s’installer durablement dans les salles françaises. Si depuis ses débuts avec Action mutante, ses films avaient presque toujours bénéficié d’une sortie sur grand écran, les récents Messi, Mi gran noche et El Bar auront directement connu une exploitation vidéo ou en VOD. À l’instar d’autres grands cinéastes comme John Woo ou Stephen Chow dont les derniers films restent scandaleusement inédits sur notre territoire, le réalisateur ibérique ne semble plus bénéficier du même soutien des exploitants et distributeurs français depuis quelques années.

Inclassable et oscillant toujours avec bonheur entre différents genres sans jamais se reposer sur ses lauriers, le cinéaste espagnol pâtit aujourd’hui de la frilosité d’un système de distribution et de production français incapable de penser le cinéma au-delà de la Sainte-Trinité du cinéma d’action américain, de la comédie franchouillarde et du cinéma d’auteur labélisé art et essai. À l’exception de quelques passages éclairs en festival, c’est donc sur la plateforme Netflix que l’on peut désormais découvrir El Bar, et force est de constater qu’au-delà de ce mode de distribution inédit, la comédie noire d’Álex de la Iglesia tient bien plus du cinéma que nombre de films qui eux sortent chaque semaine dans nos salles.

Il était une fois

Madrid, 9 heures du matin, l’heure parfaite pour engloutir un bon café crème accompagné d’un churro, et voilà qu’un client rassasié est abattu à la sortie du bar. Confinés à l’intérieur, les autres habitués vont peu à peu voir tous leurs repères s’effondrer et la peur s’installer.

Le jour des morts-vivants

À l’instar de l’immeuble de Mes chers voisins, du grand magasin du Crime farpait, des arènes d’Un Jour de Chance ou de tant d’autres « set-up » en huis clos propres aux films d’Álex de la Iglesia, El Bar s’amuse de son cadre unique et anxiogène pour mettre à mal tous les repères établis de ses personnages et du spectateur. En jouant toujours la carte du film de genre, ici celui apparent du thriller mâtiné de survival, Álex de la Iglesia déconstruit avec bonheur et une ivresse communicative toutes les attentes pour accoucher au final d’un film d’une noirceur et d’une misanthropie inouïe, où le rire résonne comme un appel au secours. Si l’hypothèse d’une menace extérieure plane tout au long du film, entre conspiration et contamination, le mal, lui, est tapi au cœur même des personnages et de leurs peurs les plus intimes. Habituel lieu de socialisation, le café n’est plus ici un refuge mais le théâtre grimaçant d’une société schizophrène, où le masque de chacun des protagonistes finit par tomber ou se fissurer. Parabole sur un monde de plus en plus replié sur lui-même, où la peur se répand tel un virus, le film d’Álex de la Iglesia ne se dispense pourtant jamais de faire rire au-delà de la noirceur de son propos.

Retrouvailles

Beaucoup plus noir et désenchanté que le carnavalesque Mi gran noche qui renvoyait au Blake Edwards de The Party, El Bar ressemble à un film de Marco Ferreri mis en scène avec l’élégance décadente de Brian De Palma. Derrière l’exercice de style hitchcockien et la satire pointe toujours en filigrane l’amour d’un cinéaste pour les monstres à visage humain qui hantent tous ses films. Réunion d’habitués du cinéma d’Álex de la Iglesia, de la vétérane Terele Pávez au jeune premier Mario Casas, El Bar transpire l’amour du jeu d’acteur et de la comédie au sens le plus noble du terme.

Ange exterminateur

Dans cette lente descente aux enfers, où Álex de la Iglesia n’épargne personne, du hipster propre sur lui au sans-papier crasseux (excellent Jaime Ordóñez), seul le féminin semble faire office de vertu. Unique personnage à échapper un tant soit peu au jeu de massacre, la délicieuse Blanca Suárez (Mi gran noche) illumine le film de sa présence. Elle est la raison d’être du film, qu’elle porte sur ses frêles épaules du premier au dernier plan. Pour un cinéaste souvent qualifié de misogyne, il est pourtant assez paradoxal de voir qu’entre Les Sorcières de Zugarramurdi, Balada Triste et le sous-estimé Un jour de Chance, ce sont bien souvent les femmes qui servent l’émotion et l’humanisme de son cinéma face à la veulerie de ses anti-héros masculins.

Avec El Bar, Álex de la Iglesia offre une brillante relecture d’un genre souvent galvaudé faisant le pont entre le Buñuel de L’Ange exterminateur et le George Romero de La Nuit des morts-vivants. Alors VOD ou Blu-ray, quel que soit le format, laissez-vous contaminer par le cinéma d’Álex de la Iglesia avant de devenir un mort-vivant à votre tour.

Durée : 01h46

Date de sortie FR : 25-09-2017
Date de sortie BE : 25-09-2017
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Critique mise en ligne le 27 Octobre 2017

AUTEUR
Manuel Haas
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