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L'homme qui en savait trop

Comme le crash annonciateur de deux cymbales, la première version de l'Homme qui en savait trop d'Alfred Hitchcock sonne le commencement d'un travail d'une profonde importance. Il est le premier grand succès du maitre britannique, il est aussi le point d'ancrage d'un style qu'il ne cessera d'affuter au fil de ses innombrables chefs d'œuvre.

Si la sublime seconde version fut – selon les mots de l'auteur – réalisée par un professionnel, celle-ci porte encore le poids de quelques défauts qu'un «amateur talentueux» continuera à canaliser. Le spectateur sera donc laissé bien plus libre de résoudre l'énigme par lui-même, guidé par une mise en scène toute en mouvements, cadrages et profondeurs de champs créant le doute, caressant les détails, disséquant la narration, distillant le suspens dans chaque regard, la tension dans chaque poignée de mains.

Mais pour l'heure, Hitchcock n'est pas encore le gros bonhomme au profil particulier, que quelques simples traits ne suffiraient pas à dessiner. Il est un metteur en scène d'à peine quarante ans brillant - en Angleterre – son immense talent bientôt hollywoodien. S'il ne cherche déjà plus son style, il interroge ses capacités à guider le spectateur, à le mener jusque dans les plus infimes recoins de l'âme humaine, du caractère même de l'humanité. Conscient de l'immense pouvoir d'un art comme le cinéma, il en distordra les composants pour faciliter le travail de ses descendants, pour simplifier la vision de son public, pour rendre accessible des mécanismes parfois abstraits. C'est au milieu des années trente que sort L'Homme qui en savait trop, c'est aussi la décennie durant laquelle le metteur en scène cèlera à jamais son génie, son cinéma.

Hitchcock c'est avant tout un style, une ambiance, un humour, une vision. Mais c'est aussi un terrain de jeu : l'esprit humain, souvent piétiné par le spectateur perdu dans les pensées d'un badaud manipulé, d'une femme fatale ou d'un tueur en série. En ça, L'Homme qui en savait trop répond parfaitement aux attentes, mais le film trébuche dans son mécanisme trop travaillé, dans sa permanente recherche de drôlerie, au détriment du suspens. Le récit devient compliqué à suivre, tant il est attendu.

Impossible donc de totalement s'attacher aux personnages. L'insipide des visages parentaux détruits par la disparition de leur fille coule face à un Peter Lorre tout en force démente, en ordure cicatrisée, en terroriste psychotique. Difficile aussi de communier avec un tel personnage et ce malgré son épaisseur dramatique et l'approche transgressive du jeu de Lorre. Un génie irradiant tout simplement ceux qui l'entourent, Leslie Banks et compagnie. On ne peut que regretter un duo Lorre/Stewart qui n'aurait pas manqué - on peut l'imaginer - d'étincelles.

Malgré une multitude de scènes portant le sceau du grand Hitch', l'artifice se fait ressentir au cœur même du conflit. Et c'est là le principal danger de son cinéma, l'invraisemblable, parfois n'accroche pas. Plus belles seront les scènes, plus flamboyant sera le film, mais sans attaches le spectateur s'échappe bien loin des complots politiques. En allongeant son propre remake de trois bons quarts d'heure, le maitre anglais permettra à l'intrigue de se tisser bien d'avantage et ainsi de laisser grimper l'ampleur de son cinéma jusqu'à un final prophétique tout en puissance et en apothéose.

Restent cependant une église en lambeau devenue cimetière de chaises, un dentiste malveillant relayé par un père meurtri, des tentatives d'assassinats réussies et puis ratées, des opéras jouant des nerfs à vif, un plan trouble de larmes enchainées, puis un premier coup de cymbales comme pour nous taire tous, pour souffler un coup de feu dans le néant des résonances, comme pour camoufler un secret brisé, une candeur qui nous serait due.

Réalisateur : Alfred Hitchcock

Acteurs : Peter Lorre, Leslie Banks, Edna Best

Durée : 1h24

Date de sortie FR : 01-03-1935
Date de sortie BE : (date indisponible)
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Critique mise en ligne le 27 Mars 2014

AUTEUR
Lucien Halflants
[128] articles publiés

Rédacteur aux textes ouverts à travers une forme souvent lyrique. Et puisqu'en matière de...
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