Sorties DVD et Blu-ray
Lilith

Lors d'une scène du film, un psychiatre défend la thèse que la schizophrénie n'est pas l'apanage des êtres humains. Ainsi, les araignées, lorsqu'on leur injecte un produit induisant une psychose, façonnent une toile déstructurée et désordonnée. Robert Rossen construit Lilith comme une allégorie de la femme piégeant ses soupirants comme l'araignée piège ses victimes.

Retour sur le dernier chef-d'oeuvre du maître américain qui vient de ressortir en DVD chez Wild Side.

Pour la plupart des cinéphiles, Robert Rossen est l'auteur de quelques perles (Les Fous du Roi, L'Arnaqueur). Pour les historiens et les donneurs de leçons, c'est aussi celui qui, communiste notoire, fut un blacklisté puis réhabilité après avoir livré les noms de plusieurs dizaines de sympathisants rouges. Comme Elia Kazan ou Edward Dmytryk, il s'en mordit les doigts. Il ne retourna jamais à Hollywood, malgré l'autorisation officielle du House Un-American Activities Committee.

Lilith est le chant du cygne d'un vieux renard, qui profita du déclin des grands studios pour offrir sa vision de l'amour et des rapports humains. Influencé par le néo-réalisme italien et la Nouvelle Vague française, Rossen monte, avec un budget ridicule, cette histoire d'amour entre une vénéneuse patiente psychotique et un jeune thérapeute, peut-être aussi trouble et troublé qu'elle.

Le film débute par l'arrivée du jeune homme, Vincent, dans l'étrange institution qui accueille les malades mentaux des riches familles de la Nouvelle Angleterre. C'est Warren Beatty qui campe Vincent. Sale gamin ce Beatty, qui depuis quelques années, échauffe les jeunes filles mais laisse les critiques de marbre. Il faut le voir jouer, tel James Dean, la candeur et la naïveté mais aussi le chaos émotionnel, héritage du deuil douloureux de sa mère et d'un passage à l'armée. On n'en saura guère plus. Sans formation, sans trop savoir pourquoi, il se dirige vers cet hôpital rural. Maladroit mais obéissant, il prend petit à petit sa place dans cette communauté d'insensés. Il y rencontre un grand échalas, impulsif et émotif, Stephen (Peter Fonda) et Lilith (Jean Seberg). Cette dernière est d'une beauté rare et, plutôt mante religieuse qu'araignée, attire les regard et l'affection.

Conscient des enjeux et de son désir, Vincent s'en émeut auprès du personnel de la clinique, tentant vainement de comprendre ce qui lui arrive. Puis il se laissera croquer sans sourciller par cette beauté magnifique et troublante.

L'allégorie est constante dans le film de Rossen. Le vieux bougre réhabilite un vieux mythe. Selon la tradition talmudique, Lilith est la première épouse d'Adam, avant Eve. Son image évolue au cours des siècles et tend à représenter la femme-démone, femme fatale, croqueuse d'hommes et stérile, à l'opposé de la sage et soumise Eve. Peu utilisée dans le cinéma ou à la télévision, la figure de Lilith reprend de la vigueur depuis quelques années (True Blood, Le Cas 39).

C'est la Lilith incendiaire et histrionique qu'utilise Rossen, s'inspirant d'assez loin du roman de J.R. Salamanca. Jean Seberg (« mon meilleur film »), échappée d'A Bout de Souffle mais au début de sa descente aux enfers, est sublime d'ambivalence, de gentillesse et de cruauté. Les scènes de rencontre, d'amour et de remise en question nous dévoilent une réalisation flirtant avec la légèreté et l'évanescence en vogue chez les jeunes loups européens. Peu avare d'effets de montage, utilisant à plein la nature, lui prêtant une fonction quasi-érotique, Rossen accompagne ses personnages et leurs visages en les mêlant aux décors étranges dans de superbes et longs fondus enchaînés.

A l'éclairage, c'est l'immense Eugen Schüfftan qui est chargé de rendre à l'écran l'inquiétante étrangeté revendiquée par Rossen. Déjà chef-opérateur sur le précédent film du réalisateur, le maître allemand (Metropolis c'est lui, Les Yeux sans Visage, c'est lui) magnifie un noir & blanc sublime. Plus blanc et surexposé que noir et ombrageux, la photographie finit de nous convaincre du caractère symbolique de la bobine.

On terminera par applaudir au travail somptueux sur le son, englobant toutes les scènes de bruits naturels mais étonnants, suscitant questions et anxiété. La musique, signée Kenyon Hopkins, mêle avec bonheur romantisme à corde et étrangeté jazzy. Avant Répulsion, Rossen tient avec son film un modèle de tension sonore.

Lilith est le travail d'un vieux réalisateur, qui mourra des efforts consacrés à terminer son chef-d'oeuvre, à se remettre des disputes avec Warren Beatty et à digérer le rejet de la critique et du public. Film qui rend fou, Lilith, cinquante ans plus tard, rend amoureux du cinéma, tout simplement.  

Réalisateur : Robert Rossen

Acteurs : Warren Beatty, Jean Seberg, Peter Fonda

Durée : 01h54

Date de sortie FR : (date indisponible)
Date de sortie BE : (date indisponible)
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Critique mise en ligne le 14 Février 2014

AUTEUR
Daniel Rezzo
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