Sorties DVD et Blu-ray
Love Exposure

Yû aime Yoko. Yoko ne s'intéresse pas à Yû. Koike, elle, aimerait détourner Yû de Yoko. Koike aime peut-être Yû. Elle est surtout jalouse de Yoko.

De ce triangle amoureux classique et banal, Sono Sion construit un film-somme, un feuilleton passionnant de quatre heures. Japonais, furieux, excessif et romantique, Love Exposure est une fascinante exploration des sentiments adolescentaires, sous l'oeil d'un cinéaste devenu adulte trop tôt. Et pourtant Sono Sion n'est pas un débutant. Membre du collectif Tokyo GAGAGA, Sion sort des films auto-produits et de tournages guérillas depuis plus de 20 ans. Suicide Club, Strange Circus et Guilty of Romance sont autant de métrages filmés à l'arrache, sans autorisation, aux thèmes superficiels mais traités avec une sensibilité extrême. Plus consensuel ces dernières années, Sono Sion est responsable du très réussi The Land of Hope, sur la tragédie de Fukushima. 

Il s'en passe des choses dans Love Exposure. Au début, on suit Yû (Takahiro Nishijima). Il perd sa mère, qui lui laisse comme souvenir une petite vierge en porcelaine... Ce décès précoce, inattendu et injuste fait basculer la famille dans d'excessives bondieuseries. Le père de Yû, Tetsu (Atsurô Watabe), s'acoquine de catholicisme au point de fréquenter le séminaire et de devenir curé. Yû ne comprend plus. Les discussions deviennent des sermons. Les explications sereines deviennent des confessions brutales. Comment attirer l'attention d'un père qui, lui, est attiré par Dieu ? Yû pète les plombs, côtoie des voyous et développe un talent certain pour la photographie. Le photographe en herbe est un pervers qui l'est tout autant et qui filme sous les jupes des filles et se confesse, sans prétention, à son curé de père.

Les sentiments explosent, y compris ceux du papa curé, lorsque Kaori apparaît. Kaori (Makiko Watanabe) est une sacrée hystérique, collectionnant les amants comme les menaces suicidaires. Elle va détourner Tetsu de ses voeux. Dans ses bagages, la belle emporte la très belle Yoko (Hikari Mitsushima).

Et là, ça part en vrille. Yû tombe amoureux de Yoko après l'avoir sauvée d'une bande de petits merdeux. Kung-fu, festival de tatanes et Boléro de Ravel définissent les premiers chapitres de Love Exposure. Musique omniprésente, caméra à l'épaule, Sono Sion ne prend pas de gants. Les émotions explosent d'une scène à l'autre, les a priori sont dézingués et tout le monde en prend pour son grade. Mais Love Exposure ne dénonce rien. La religion, ses excès, ses contraintes et ses atouts sont des voies d'expression de cet amour naissant entre deux jeunes gens.

On tutoie l'absurbe et le surréalisme quand le troisième personnage du triangle entre en scène. Koike (Sakura Ando) a un grain, un gros grain de perversité. Elle n'a pas hésité à émasculer, dans une scène gore et brouillée, un pauvre gugusse qui voulait profiter d'elle. Elle retrouve ses esprits dans une secte, justement nommée Zero Church. Elle n'aura de cesse de détourner Yû de Yoko, de lui renvoyer ses travers voyeuristes, quitte à susciter des envies saphiques à Yoko. On s'arrêtera ici, mais on pourrait continuer...

Chaque séquence de Love Exposure est marquée par une énergie totale. Du making of, on apprend que Sono Sion ne ménage pas ses acteurs. Il les manipule, les modèle, accentue leurs attitudes et les répliques. Chaque sentiment est porté à son apogée. On n'aime pas dans Love Exposure, on adore. On ne déteste pas, on hait. On ne pleure pas, on hurle. Loin d'un souci de réalité, Sono Sion décrit les sentiments comme on les vit et non comme on les voit. Loin d'un quelconque souci de narration linéaire, il nous entraîne dans des flash-backs et dans des sous-intrigues, qui petit à petit constituent le puzzle de la vie de ses personnages. Quelques moments de grâce jalonnent les bobines. Les corps, les sentiments, les émotions explosent d'une scène à l'autre nous emportant dans le cerveau de Yû, Yoko et Koike.

Tourné en 2008, profitant d'une réputation flatteuse qui grandit depuis lors, Love Exposure sort enfin en France sous les auspices de HK. Bel objet que ce combo Blu-ray/DVD qui, en plus, nous livre un making-of authentique et ô combien sincère.

Transcendant les cultures, le temps et les générations, arty sans être lassant, gore sans être blessant, Love Exposure est à classer parmi les grandes réussites du cinéma contemporain. « Depuis cette triste histoire de Tour de Babel, le cinéma est devenu le seul langage universel possible » disait Jean Epstein en 1929. Sono Sion en est devenu l'un des plus fins linguistes.

Merci à Gilles Esposito pour la découverte...

 

Durée : 03h57

Date de sortie FR : (date indisponible)
Date de sortie BE : (date indisponible)
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Critique mise en ligne le 06 Mai 2013

AUTEUR
Daniel Rezzo
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