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Qui l'a vue mourir?

The Ecstasy of Films, après La Lame Infernale en 2013 et Torso en 2014 (sacré meilleure réédition de l’année par le Passeur!), sort ces jours-ci, et c'est un inédit, Qui l’a Vue Mourir d’Aldo Lado. Et c’est encore une claque tant la pellicule s’avère un des fleurons du giallo.

Car en Italie, à l’époque, on sort à la chaîne des polars surnaturels et charnels, héritiers des romans policiers à la couverture jaune. Et le giallo, ce n’est pas qu’Argento. Lado le rappelle bien dans l’intéressante interview offerte en bonus. Fin des années 60 et début des années 70, tout un petit monde inexpérimenté mais motivé veut à tout pris tourner. Couvés par Bertolucci, face honorable du cinéma transalpin, des petits chenapans profitent de la censure vacillante et du délitement de la Démocratie Chrétienne puis exciter les penchants les plus intimes d’un public en mal de sensations fortes. L’argent est disponible. On ne sait guère d’où il vient mais on s’en fout. Sous le couvert d’improbables coproductions européennes, un cinéma étrange, entre expérimentation arty et produit d’exploitation, se développe et attire les foules. Argento, Fulci, Dallamano, Martino et d’autres se retrouvent petits barons d’un cinéma honni des cinéphiles officiels mais adulé de l'homme de la rue. 

Avec Qui l’a Vue Mourir, Aldo Lado, après son superbe Je Suis Vivant, rentre de plain-pied dans le genre et en écrit un chapitre important. En 1972, Aldo est occupé à préparer Le Dernier Tango à Paris avec tonton Bertolucci. Brando postpose le tournage et Lado se voit proposer un scénario machiavélique qui sent le stupre et le soufre. Il s’engage dans l’aventure et retourne tourner le film dans sa Venise natale. 

Venise est humide, moisie et presque post-apocalyptique devant la caméra. C’est une ville en crise et triste que parcourent Franco (George Lazenby) et sa fille Roberta (Nicoletta Elmi). On sait que les chose vont mal se passer. Une petite fille rousse a déjà été assassinée avant le générique et une caméra subjective nous fait découvrir un tueur en capeline et gants en tissu. La suite est dramatique mais on n’en dira pas plus. 
 
Tout le génie des faiseurs du giallo est de créer autour d’un scénario souvent conventionnel des climax qui font de la recherche de l’assassin un McGuffin sans grand intérêt. Lado élabore quelques-unes des plus belles scènes du genre (l’arrivée dans l’église, le meurtre dans le cinéma, les rondes enfantines angoissantes) leur conférant une dimension sensitive aussi déviante qu’émouvante.
 
 
On ne parlera pas de perversion dans le giallo (comme on pourrait le faire avec Hitchcock chez qui seuls certains éléments malsains viennent pimenter le récit) mais de perversité car les déviances sont à la fois exposées crûment et suggérées jusqu’à influencer la narration et le montage. Le giallo est l’expression ultime des déviances de la nature humaine, comme la scène primitive décrite par Freud dans Totem et Tabou. Ce n’est d’ailleurs pas par hasard que Lado avouera que le film lui a permis d’exorciser certains traumatismes vécus dans sa propre enfance.
 
Si l’esthétique du film est si révélatrice des impuretés de l’âme humaine, c’est aussi et surtout parce que de grands noms ont uni leurs forces pour nous présenter ce spectacle tant voyeuriste qu'exhibitionniste. Morricone compose une mélodie entêtante au départ de rondes enfantines. Franco Di Giacomo, à la photographie, n’embellit pas Venise en lui attribuant un rôle oppressant. Le casting suit le mouvement. Autour la jeune Nicoletta Elmi (à l’affiche des Frissons de l’Angoisse, de Mort à Venise et de La Baie Sanglante, trois de mes films de chevet...), George Lazenby traîne avec efficacité sa longue silhouette de James Bond raté et Anita Strindberg, à défaut d’un grand talent de comédienne, est magnifique de sa beauté nordique. A leurs côtés, une galerie de seconds couteaux fait merveille (Alessandro Haber, Adolfo Celi, José Quaglio et la splendide Dominique Boschero).
 
 
Pour enrober tout cela, The Ecstasy of Films nous offre une édition plus que généreuse. Les quelques craintes devant l’image un peu sombre et granuleuse du générique s’apaisent pour laisser la place à une pellicule propre et nette. Le son est correct, sans plus, et comprend une piste italienne sous-titrée en français (messieurs les traducteurs: améliorez votre orthographe). Du côté des bonus, Aldo Lado règle ses comptes avec Dario Argento et Francesco Barilli, le scénariste, fait de même avec Umberto Lenzi. A noter aussi une sympathique interview de Nicoletta Elmi qui revient sur ses quelques années au milieu d’un genre qu’heureusement, elle ne comprenait pas. 
 
Et puis, chez The Ecstasy of Films, on aime gâter ses fans. Pour preuve, un livret dans lequel Jérôme Pottier revient avec moultes détails sur ce petit chef-d’oeuvre. Il note, et on ne peut que lui donner raison, les nombreuses similitudes avec Ne vous Retournez Pas de Nicholas Roeg qui sortira deux ans plus tard. Puis, surprise du chef, Lucas Giorgini, jeune musicos, nous balance une analyse incroyablement fouillée du score de Morricone. Pour le novice, c’est une mine d’infos sur le travail du maître mais surtout un outil de compréhension de l’alchimie indispensable entre son, musique et image. On comprend comment le détournement de thèmes de comptines classiques a permis d’accentuer le côté malsain du métrage. Idée excellente donc que d’adjoindre cette réflexion musicale aux habituels textes souvent élogieux, parfois métaphoriques mais trop identiques les uns aux autres.

Durée : 01h30

Date de sortie FR : (date indisponible)
Date de sortie BE : (date indisponible)
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Critique mise en ligne le 29 Novembre 2015

AUTEUR
Daniel Rezzo
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