Sorties DVD et Blu-ray
Répulsion

La perle brute de Polanski est critiquée, disséquée, analysée, psychanalysée depuis presque 50 ans. Le fameux réalisateur rit assurément sous cape, lui qui était sensé tourner un « petit » film d’horreur, sans autre prétention que de terrifier le plus large public.

À l’époque, il fait partie de cette génération européenne de cinéastes portée par la Nouvelle Vague. Il tourne en polonais son premier long Le couteau dans l’eau (co-écrit avec Jerzy Essential Killing  Skolimowski) et décroche une nomination comme meilleur film étranger aux Oscars en 1964. Installé avec son complice Gérard Brach à Paris puis à Londres et précédé d’une réputation flatteuse, il cherche à monter un nouveau métrage. Mais la réputation ne suffit pas mon bon Monsieur… Encore faut-il trouver de l’argent ! Il rentre en contact avec une modeste compagnie, Compton Group, spécialiste de bandes érotiques bon marché, et qui ne voyait pas d’un mauvais œil d’étendre le champ ses activités au cinéma frissonnant.

Voici donc Polanski embarqué dans un projet de film d’horreur à petit budget. Et comme Tonton Hitch (Psychose) et Michael Powell (Le voyeur) cinq ans plus tôt, Polanski va utiliser ces contraintes de genre et de budget pour nous sortir un petit chef-d’œuvre…

Répulsion nous conte la lente décompensation psychotique d’une jeune et jolie fille, Carol (Catherine Deneuve). Manucure dans un salon londonien, elle habite avec sa sœur Helen (Yvonne Furneaux) dans un modeste appartement. Réservée, peu encline à répondre aux avances des garçons, elle s’isole dans ses pensées, seulement distraite par son travail ronronnant dans le salon de beauté et par l’histoire d’amour et de d’argent que vit sa sœur avec le brave mais marié Michael (Ian Hendry).

Polanski pose les bases du mal-être de Carol dès le générique. Hitchcock avait fait appel à Saul Bass. Polanski choisit et impose à ses producteurs, malgré son prix élevé, Maurice Binder, graphiste connu pour son travail sur les génériques des James Bond (le flingue pointé vers le spectateur, c’est lui !). La caméra fixée sur l’œil de Deneuve compose un générique onirique et angoissant. Le nom de Polanski, tranchant l’œil de son héroïne comme dans Le Chien Andalou de Bunuel, vient clore cette séquence.

Le film s’amorce par la découverte des activités de Carol : le salon de beauté, son appartement, les avances dont elle fait l’objet de la part d’un gentil garçon, Colin (John Fraser)… Lors de la première demi-heure, les éléments se mettent en place. Une légère apathie s’installe chez le spectateur… Puis petit à petit, le malaise apparaît. Carol s’isole, elle semble présenter des hallucinations. D’abord visuelles puis auditives et cinesthésiques, elles s’accentuent quand Helen et Michael partent en voyage en Italie. Un baiser volé par Colin la pousse à s’abriter et à s'enfermer dans son appartement.

 

Sans repères, sans structure, Carol décline. Son appartement devient son seul refuge. Ni elle ni le spectateur n’en sortira. Le rapport à son corps devient confus. Les limites de son « moi » sont troubles. Pour rendre compte de ce morcellement, Polanski utilise tous les moyens à sa disposition. Arrêtons-nous sur le jeu de Catherine Deneuve, sur le travail avec l’espace et sur le mixage sonore…

Deneuve compose une psychotique fascinante. Son jeu emprunt de distance et de froideur ne fait qu’accentuer le grand écart entre sa vie psychique intense et son rapport désertique aux autres. Sa modeste chemise de nuit, qui ne laisse jamais découvrir aucune partie de son corps grâce à un habile maillot de corps, n’érotise en rien un organisme à la dérive… Deneuve, dont c’est le deuxième rôle majeur après Les parapluies de Cherbourg, est malléable. Peu maquillée, elle accepte les injonctions parfois rudes du metteur en scène. Polanski a d’ailleurs avoué ne plus avoir de contacts avec celle qu’il côtoyait volontiers avant le tournage. On sent par ailleurs l’identification du réalisateur à son personnage comme s’il voulait prendre sa place. Ce qu’il fera d’ailleurs dans Le Locataire en 1976, autre « film d’appartement » du maître.

Le travail sur l’espace est prodigieux dans Répulsion. Polanski filme en courte focale, au plus près de ses personnages. La distance qu’il adopte avec son sujet est celle de l’œil du spectateur : on est dans l’action. Mais le grand angle induit également une réelle distorsion de notre perception, agrandissant les espaces entre les sujets de ses plans… Comme l’œil du psychotique… À mesure que le métrage se déroule, Carol s’enfonce dans la folie. L’appartement se tord, le décor se modifie, des failles apparaissent dans le mur. Les contre-plongés sont fréquents, nécessitant la pose de plafonds dans le décor, fait rare à l’époque. Deneuve racontera d’ailleurs que la présence de plafonds plongeait le plateau dans une chaleur accablante et anxiogène… Dans le même ordre, le travail du chef opérateur Gilbert Taylor, qui venait d’éclairer Docteur Folamour de Kubrick, participe par ses jeux de lumière expressionnistes à certains moments, naturalistes à d’autres, à l’étrangeté de l’ensemble. Les travellings et l’occupation du cadre sont impressionnants même si parfois trop apprêtés (« je ne les referais plus aujourd’hui» assure Polanski). Et bien, moi, je les referais !

Mixant le son de manière artisanale, Polanski et son équipe façonnent une bande-son qui correspond totalement à l’idée que le réalisateur se fait du cinéma à l’époque. À savoir une immersion totale du spectateur. Polanski évoque son expérience sonore sur Répulsion avec douleur. On sent tout le travail de bénédictin, tentant de rendre compte de la folie de Carol, jouant sur certaines dissonances, sur le silence, sur les bruits angoissants de gouttes d’eau, des ébats de sa sœur. "Je ne voulais pas seulement agrémenter l'environnement sonore de bruits de rue ou d'ambulance" dira le metteur en scène pour justifier du sens et de la fonction des sons qu'il utilise. La scène de viol, totalement sourde (ou muette peut-être...), renforce son aspect irréel.

Les effets horrifiques sont rares et semblent participer du cahier des charges d’une firme, Compton Groups, convaincue que l’horreur se mesure aux litres de sang. Rappelons que nous sommes en pleine hégémonie des productions Hammer qui, à coups de farces vampiriques, horrifient le bon peuple anglais... 

La terreur de Répulsion, à l'instar du Voyeur et de Psychose, naît de son réalisme. L’horreur quitte la fête foraine de William Castle pour entrer dans notre psyché. Répulsion assure aussi au cinéphile et au critique de longues et intenses cogitations sur le sens caché d'un film que Polanski assure « spontané et instinctif »... Si ton film, Roman, nous a fait peur, là, tu nous fais bien rire !

Le blu-ray paru chez Filmedia (2012) est à réserver aux fétichistes de la haute définition. Nous conseillons aux autres de se contenter du coffret DVD paru chez Opening (2011) qui nous propose, pour le même prix, les mêmes bonus (passionnants !), un son et image tout à fait corrects et, dans le même carton, « le couteau dans l’eau » et « cul-de-sac ».

Durée : 1H45

Date de sortie FR : 07-07-1965
Date de sortie BE : 07-07-1965
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Critique mise en ligne le 24 Juillet 2012

AUTEUR
Daniel Rezzo
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