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Wake in Fright

Il est de ces mythes remasterisés que le cinéphile attend depuis des années au point de les oublier. C'est un peu plus le cas de Wake In Fright qui, oublié pendant près de 40 ans, subit une restauration exceptionnelle chez Eureka et ressort dans les salles françaises.

Petite chronologie. A sa sortie, en 1971, Réveil dans la Terreur (titre français) ne fait pas de vagues et ne déplace pas les foules. En 1980, le réalisateur, Ted Kotcheff, pond Rambo et voit ses précédents efforts ressortir sur bande VHS. Réveil dans la Terreur devient Savane. Tout le monde s'en fout... En 2008, le doc Not Quite Hollywood : The Wild, Untold Story of Ozploitation énumère les perles de genre nées dans le pays des kangourous, de la barrière de corail et de Heath Ledger. Wake in Fright est redécouvert. En 2009, première consécration avec sa projection dans la section Cannes Classics lors du Festival. En 2013, sortie de la galette aux Etats-Unis chez Drafthouse Films. En 2014, sortie en Angleterre.

Wake in Fright est de ces bandes incandescentes qui dressent les poils des avant-bras, perturbent les consciences, retournent les estomacs et malmènent les tripes. Itinéraire nihiliste, sorte de Mad Max avant l'apocalypse, le film de Kotcheff annonce ou amplifie Straw Dogs ou Deliverance.

Qu'est ce qu'un type comme toi, cher lecteur, produit de la civilisation occidentale et de l'école républicaine, ferait s'il débarquait dans un bled où on picole, où on éructe des conneries, où les seules activités se résument à se taper la fille du voisin et à jouer à pile ou face ? Non, ce bled n'est pas Paris. Il s'agit de Bundanyabba, mine poisseuse et poussièreuse de l'outback australien. Dans le « Yabba », on accepte la bière qu'on nous tend et on ferme sa gueule, sauf pour roter et hurler des insanités. Cette expérience, c'est celle vécue par John Grant (Gary Bond), modeste instituteur qui s'y égare dans son voyage de retour vers Sidney.

Au début, John accepte le contact des culs-terreux, descend quelques bières, mais descend aux Enfers. Wake in Fright, ce n'est pas de la poudre aux yeux, c'est de la poussière dans la gueule. Et toute l'équipe du film l'a avalée. Ted Kotcheff en tête qui, Canadien de son état, hésite entre film social, fable anticapitaliste et film d'horreur. Le monteur, Anthony Buckley, est du coin et a tout compris du malaise. Il le capte et coupe, assemble les images les rendant tantôt oniriques par de longs plans sur la plaine, tantôt hachurées de flash-back dérangeants.

Les visages sont filmés au plus près. Get Carter et Michael Caine ne sont pas loin. A Newcastle comme dans le Yabba, on est moche et con quand on picole. La photo de Brian West est brutale, ocre et lumineuse.

Wake In Fright est un des premiers représentants de cette New Wave australienne qui donna au monde les pépites de Peter Weir ou Bruce Beresford. Mais point ici de vitalité optimiste ou de communion avec la nature. L'outback est âpre et rempli de gugusses aux mines patibulaires et aux prétentions médiocres. Pour preuve, cette odieuse chasse aux kangourous, seule distraction de ce petit peuple à la bestialité assumée. Climax de l'hallucinante bobine qui se déroule devant nos yeux, cette scène préfigure Cannibal Holocaust, renverse les rôles et ramène au rang de l'animal ces hommes emplis de bière et de connerie.

Côté casting, si Gary Bond assume son rôle correctement, on s'arrêtera sur la prestation allumée et lumineuse de Donald Pleasence, pape du cinoche bis, qui nous confectionne un toubib en totale disgrâce, seulement capable de discourir, entre deux pintes, des effets de la bibine sur le péristaltisme de son oesophage et, à l'occasion, de couper les couilles des kangourous.

Wake in Fright est aussi au carrefour de l'ancien et du nouveau cinéma australien puisqu'on y croise Chips Rafferty, dans le métier depuis 40 ans mais qui décéda quelques mois plus tard, et Jack Thompson, futur star des antipodes, ici dans son premier film, mémorable en redneck aviné.

Wake In Fright est un sacré coup de poing dans la gueule et la galette d'Eureka lui rend un bel hommage. La restauration, initiée en 2007, est splendide. Côté bonus, c'est Byzance avec les commentaires de Kotcheff et Buckley, multiples interviews et documents sur le film et un excellent livret de 48 pages. Au cinéma, ça va défoncer les rétines.

Totalement maîtrisé de bout en bout, à l'épilogue déprimant et pessimiste, Wake In Fright rejoint sans peine les chefs-d'oeuvre des 70s.

Durée : 01h54

Date de sortie FR : 21-07-1971
Date de sortie BE : (date indisponible)
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Critique mise en ligne le 27 Avril 2014

AUTEUR
Daniel Rezzo
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