Edito
A ciel ouvert, le regard d'un psy

Comme psychiatre travaillant en institution, je me suis plongé dans A Ciel Ouvert comme on plonge dans son quotidien. Et pourtant le film garde tout son intérêt cinématographique. Double objet donc. A la fois reflet de notre activité mais aussi oeuvre de cinéaste.

Mariana Otero a le don de jouer sur ces deux axes. Et c'est ce qu'on attend d'un documentaire finalement. Construit sous forme d'un triptyque, la réalisatrice tient à ce que le spectateur comprenne les différentes étapes de l'évaluation et du traitement des jeunes patients. L'objectif est donc éducatif, dans le bon sens du terme évidemment. Après la vision du film, on a appris quelque chose tout en vivant les émotions propres à l'objet cinématographique.

Et pourtant la charge est complexe. La cinéaste a dû faire face aux écueils habituels de ce genre d'exercice. La premier consiste à filmer la maladie mentale. Depuis Le Cabinet du Dr Caligari, en passant par Mauvaise Graine, Psychose ou Vol au-dessus d'un Nid de Coucou, les fictions qui impliquent la « psychiatrie » utilisent cet outil parce qu'il fascine. Il s'agit donc de bousculer le spectateur. Le patient psychiatrique se doit donc d'être explosif, impulsif, délirant et si possible violent. Cent ans de cinéma ont eu une influence décisive que le grand public a de la « folie ». Or, un « malade mental » est avant tout une personne comme les autres, pas plus violente ou dangereuse que vous ou moi. Ressort scénaristique pour auteurs en mal d'histoires croustillantes, la psychiatrie pâtit encore et toujours de cette réputation usurpée.

Autre écueil, comment filmer la psychanalyse ? Complexité évidente que de rendre compte sur écran ce qui est de l'ordre de la relation et du langage. Au Courtil, c'est l'option lacanienne qui prime. Je l'avoue, je n'adhère pas aux présupposés et aux théories qui la sous-tendent. Le concept de psychose par exemple tel qu'il est utilisé dans cette institution n'est pas partagé partout. Mais peu importe. L'abord de la maladie est trop complexe que pour prendre parti ici pour ou contre ce type d'approche. Il reste que le temps joue un rôle essentiel et cet élément est magnifiquement rendu dans le film. La rencontre, l'approche, le toucher (quelques scènes sont fascinantes à ce sujet) prennent du temps et pourraient ennuyer à l'écran. Il n'en est rien dans A Ciel Ouvert car le spectateur est immédiatement immergé dans ce lent processus. Caméra à hauteur d'enfant, Mariana Otero accompagne ce long apprentissage relationnel et le spectateur y participe.

C'est donc à une enquête qu'on est convié. On se prend d'intérêt à découvrir comment fonctionne tel ou tel enfant. On tente de percevoir certains signes, certains modes de communication, les mots prennent un sens et suscitent discussion et interprétation. Oeuvre essentielle, le film nous démontre que c'est à l'assemblage d'un puzzle, éclaté par des petits patients en souffrance, que l'équipe s'attelle.

Equipe, le mot est lâché. Enfin, un documentaire insiste sur l'absolue collaboration d'une équipe qui fait corps face à l'explosion psychique de leurs répondants. Il est bien souvent difficile de faire comprendre aux personnes qui ne sont pas dans le métier que des moments d'échange, d'« intervision » sont indispensables. On discute, on dit parfois des choses inutiles, on grignote, on boit beaucoup de café, mais au travers de ces échanges, une vision cohérente s'affirme petit à petit. Cohésion primordiale face à l'éclatement de la psychose. On voit également que les équipes profitent de l'apport d'un superviseur qui veille, de l’extérieur, à la cohérence de la prise en charge.

On n'évacue pas l'apport indéniable des psychotropes qui assurent, en association avec l'apport psychothérapeutique, une gestion de la souffrance.

Caméra pudique, qui, je l'imagine, évacue les moments d'intense détresse des patients et d'impasses ressentis par l'équipe. Car si le chemin vers le mieux-être est pavé de bonnes intentions et de motivation, il est parfois fait d'arrêts, de retours en arrière et de culs-de-sac.

Plus globalement, A Ciel Ouvert fait oeuvre éducative en démontrant l'évolution profonde humaine et humaniste que connaît la psychiatrie depuis une quarantaine d'années. Au-delà des désaccords théoriques et des abords différents en terme de prise en charge, nous, soignants, tentons d'aborder la souffrance mentale en évitant paternalisme et recettes toutes faites. C'est la rencontre et la relation qui aident. A Ciel Ouvert nous le montre et nous le démontre.

Dossier A ciel ouvert

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Critique mise en ligne le 07 Janvier 2014

AUTEUR
Daniel Rezzo
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