Edito
Carnets de festival - Entrevues Belfort - Jour 2

 

Deuxième jour, et déjà l’impression d’avoir ses habitudes dans cette charmante Belfort, à la taille de village de poupée, où tomber de son lit pour se rendre en flânant vers le Pathé, qui centralise toutes les séances du festival, ne prend que 5 minutes. Trajet matinal qui s’effectue dans le sens langoureux du courant de la rivière Savoureuse (ça ne s’invente pas). Encore un peu, et l’on se croirait au Québec avec des noms pareils.  

Journée un peu compliquée toutefois, débutée par une séance loupée, pour cause de fatigue déjà accumulée. Mais à en entendre les échos des collègues festivaliers, il me faudra absolument rattraper For The Plasma, avec néanmoins la crainte que leur pitch rétrospectif ne soit plus excitant que le résultat. Qu’on en juge : on me vend un drame « numérico-pastoral », où deux employées gardes forestières prévoient des flux financiers par observation du mouvement des arbres, dans un univers « à la croisée de David Lynch et Jacques Rozier »… Le challenge semble risqué, mais s’il n’est pas relevé ici, j’ai bien peur qu’il ne sera jamais ailleurs.

Journée compliquée également en raison de la nature même du festival, et du pari toujours renouvelé qu’il relève à chaque séance. Un festival de premiers ou seconds films, c’est un festival important, qui, à la recherche de perles rares, s’oblige à porter des films hésitants, des maladresses, des ébauches… Des œuvres valeureuses mais fragiles, qu’il faut savoir regarder avec espoir dans l’avenir qu’elles promettent. Ainsi de Bla Cinima, troisième film de Lamine Ammar-Khodja, qui interroge un vaste échantillon de la population algéroise sur leur rapport au cinéma et aux films, devant la salle fraîchement rénovée d’un quartier de la ville, mais totalement désertée. Se tenant à une stricte unité de lieu, le réalisateur passe des hommes aux femmes, des jeunes aux vieux, avec une persévérance et un sens du contact touchant. Le sujet d’un film sur le cinéma n’apparaît vite que comme prétexte à des discussions décousues, sautant du coq à l’âne, et parlant finalement avant tout de l’Algérie contemporaine, de sa situation politique incertaine, et des aspirations étouffées de toutes les générations. Erratique, brouillon, souffrant d’une forme frustre, le film réussit néanmoins à capter l’attention lors de quelques séquences cocasses, où l’acte de filmer en pleine rue agit comme un aimant social, moteur du rassemblement des citoyens, de la parole et de débats contradictoires. Le fil conducteur de ces quidams d’abord seuls à l’écran, qui finissent par héler des comparses en hors-champ, quand ces derniers ne s’invitent pas de force dans le cadre, tisse un lien solide entre tous les représentants de ce pays épuisé et bouillonnant, et affirme, l’air de rien, la dimension politique du geste du réalisateur.

Journée cohérente enfin, ouvrant encore un peu plus le panorama de la situation actuelle des pays arabes, avec un premier documentaire d’Anna Roussillon, Je suis le peuple. La cinéaste y suit le quotidien d’une famille d’agriculteurs égyptiens, durant les deux années de révolutions et contre-révolutions qui agitèrent le pays de 2011 à mi-2013, de la destitution de Moubarak à la reprise en main du pouvoir par le général Sissi, en passant par l’élection du controversé Mohammed Morsi. Anna Roussillon filme l’accumulation de travaux immuables dans un coin reculé du pays, totalement à l’écart du chaos du monde, mais inévitablement inquiet et parti prenant des débats secouant une société corsetée depuis plus de 30 ans. Entre malaxage de la farine, cuisson du pain, pâturage des chèvres, labourage des champs, et annonce d’une nouvelle grossesse dans la famille, elle filme l’excitation, les doutes, les prises de position fluctuantes du père, l’indifférence amusée de sa femme et le mimétisme hystérique des gamins, hurlant à la destitution du Raïs, puis à la victoire de Morsi. Attachée par de forts liens d’amitié avec ses interlocuteurs, Roussillon engage le débat de façon volontariste, n’hésitant pas à pousser son ami Faraj dans ses retranchements, et instaurant ainsi un dialogue égalitaire trop rarement visible. En ne s’éloignant pour autant jamais de la simple observation de la banalité du quotidien de ces héros, incapables de participer directement au destin du pays car enchaînés à leur terre (« Qui s’occupera de nourrir les bêtes si je vais à Tahrir ? »), la belle idée du film, étalé de janvier 2011 à l’été 2013, et scandé par des visites à des périodes différentes des années, est de faire de ces soubresauts politiques aux conséquences immenses pour l’équilibre de la région et du monde un simple accident des saisons. Sorte d’été prolongé (ou d’hiver, selon les points de vue pro ou anti-révolutionnaire), ce glasnost arabe irrigue les conversations des hommes, qui, dans le même temps, cherchent à remettre en état la machine à arroser les champs, et fabriquent un ciment artisanal tout en s’opposant sur les véritables desseins de Morsi. Lorsque le chef de l’armée met fin à cette parenthèse libertaire, la belle saison est finie, l’électricité coupée, et un nouvel enfant est apparu dans la famille.

A la fin de cette dernière projection, loin du Caire, la nuit est tombée sur Belfort, et ne reste plus qu’à remonter le courant de la Savoureuse.

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Critique mise en ligne le 25 Novembre 2014

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