Edito
Carnets de Festival - Entrevues Belfort - Jour 3

Une fatigue toujours plus forte, associée à des voyages dans le temps, l’espace, les formats et les genres, auront fait de cette troisième et déjà avant-dernière journée dans le douillet cocon belfortain la plus troublante de mes sessions festivalières.

Dès 10h, je suis mis en présence d’un film-objet d’une autre époque, Leïla et les Loups, réalisé en 1984 par la cinéaste libanaise Heiny Srour, première femme arabe à avoir été invitée au Festival de Cannes. Film-objet, car avant même d’en voir les premières images, nous partageons la salle avec la copie 16mm et son projecteur, compagnonnage inattendu qui nous ramène à une matérialité émouvante et fragile du cinéma. C’est donc sous le bruit de mitraille de la bobine que je commence un très étrange et sinueux parcours onirique.

Ou comment le personnage de Leïla, jeune libanaise confrontée à la guerre civile des années 80, traverse les époques mouvementées de l’histoire de son pays-martyr, dans un rêve d’émancipation à la fois indépendantiste et féministe. Contre les puissances étrangères d’abord, ayant toujours broyé le destin national dans leurs ambitions territoriales ; et contre la lecture masculine de l’Histoire. Du Mandat Britannique à l’invasion israélienne de 1982, en passant par les soubresauts du Protectorat Français, l’héroïne en quête d’émancipation évolue dans une parabole à l’atmosphère ouatée et sensuelle, qui ouvre le regard à une façon différente de faire du cinéma. Les éléments à l’image apparaissent comme les traces d’une autre culture, trop peu visible sur nos écrans : le récit tourne le dos aux codes narratifs habituels de façon ostentatoire et revendicatrice, les sonorités ne sont pas familières, non plus que les métaphores visuelles. L’acte militant de Heiny Srour ne concerne ainsi pas uniquement les considérations géo-politiques de son temps, mais englobe également sa volonté de vouloir exprimer une voix fondamentalement orientale, qui ne singerait pas les usages occidentaux. 30 ans après, derrière les rayures et le crépitement de feu de la pellicule, le message nous parvient encore.

Après cette errance temporelle inaugurale, le deuxième film du jour, le documentaire Sud Eau Nord Déplacer, pose sa caméra sur une surface lunaire. Nouveau trouble. Besoin d’adapter le regard, pour se rendre compte que l’astre mort n’est autre que le paysage de la Chine contemporaine. Entre le sud et le nord du pays se prépare le plus grand chantier de transfert d’eau au monde, consistant à détourner le cours d’un fleuve du sud pour approvisionner le nord aride. Projet décidé il y a plus de 50 ans par Mao lui-même, mis en œuvre récemment après des décennies de mise en sommeil, et prévu pour durer 50 autres années… Le réalisateur Antoine Boutet y fait preuve d’un sens du cadre saisissant, et réussit à faire ressentir, à travers des plans au très fort pouvoir d’évocation, toute la folie démiurgique de ce pays prométhéen, qui n’a que l’avenir comme ligne de fuite. Le réalisateur semble parfois emporté presque malgré lui dans les méandres d’un sujet immense, et a contre lui de passer, avec son regard d’étranger, après le travail monumental de Jia Zhangke (Still Life). Pour autant, il sait marier observation et écoute, alterner de façon signifiante la contemplation de cette nature écrasante et violentée, et captation de la parole d’hommes et de femmes écrasés et humiliés sur l’autel de l’intérêt national. En témoigne une incroyable scène de logorrhée collective d’une poignée de villageois hurlant leurs griefs à l’encontre du pouvoir local, qui laisse le spectateur groggy après 10 minutes de larmes et d’angoisses trop longtemps contenues, sorte de version documentaire et impuissante d’un autre film de Jia Zhangke, A Touch of Sin.

Film hypnotique, qui sera en salles le 28 janvier prochain.

C’est donc toujours plus déboussolé que je prends la décision d’abandonner pour aujourd’hui la compétition du festival, pour pouvoir profiter au moins une fois d’une de ses rétrospectives, soit la première intégrale proposée en France de l’œuvre immense du Japonais Satoshi Kon. Autant dire que je décide consciemment de prolonger mon expérience hallucinatoire, tant les constructions scénaristiques et visuelles de ce géant de l’animation, parti trop tôt après seulement 4 longs métrages et une série télé (Paranoïa Agent), sont de nature à abattre tous les repères spatio-temporels. C’est donc dans une salle comble que je découvre enfin Millenium Actress.

Et arrivé à ce stade de la journée, je renonce. Je renonce à l’analyse, à la critique structurée et appliquée. Il y aurait trop à dire sur ce film-somme, qui ne peut se résumer à une fin de compte-rendu, trop à analyser, trop d’émotions à domestiquer. Pour résumer, disons que ce récit kaléïdoscopique en poupées russes, sur les souvenirs d’une ancienne star du cinéma nippon vivant recluse après avoir mis un terme soudain et inexpliqué à sa carrière, fait s’imbriquer des époques et des niveaux de réalités différents, et lie l’histoire du cinéma à celle du Japon dans un rythme étourdissant. Condensé du génie du montage de Kon, de son art inégalable des transitions impossibles ailleurs que dans le cadre de l’animation, il rappelle combien ce genre est un champ d’expérimentation trop souvent méconnu quand il n’est pas tout simplement méprisé. Tout le film, sautant de scènes vécues par l’héroïne, à des séquences recréées de ses films, se construit autour de l’impulsion la plus cinématographique qui soit, le travelling, emportant les personnages dans une course d’élan perpétuelle, pour tenter de briser le mur de l’écran et faire pénétrer le rêve dans la vie réelle. Chaque découverte d’un film de Kon est l’occasion de prendre la mesure de l’importance de son œuvre sur tout un pan du cinéma mainstream contemporain, autant d’un point de vue thématique, des films comme Black Swan et Inception devant tout à Perfect Blue et Paprika, que esthétique, tant la fusion fantasmatique des images de Millenium Actress semble avoir profondément marqué les Wachowski de Speed Racer, ou même le Spielberg de Tintin.

J’avais dit que je renonçais, et j’en ai pourtant trop dit. Le bonheur du spectateur est parfois l’échec du critique, et en un sens, c’est rassurant. 

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Critique mise en ligne le 28 Novembre 2014

AUTEUR
Emmanuel Raspiengeas
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Après avoir longtemps voulu devenir « facteur-Robert Mitchum-journaliste », l’heure des ch...
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