Edito
Les Présidents sur Grand Ecran

 

Le cinéma français: bien frileux pour porter à l'écran ses présidents! 

Contrairement au cinéma américain, qui se targue de savoir porter à l’écran les figures du pouvoir et de considérer la vie politique comme terreau cinématographique inépuisable, le cinéma français fait preuve d’une grande timidité quant à la représentation de ses dirigeants, notamment du président de la République. Quand Oliver Stone est passé maître dans la réinterprétation des moments clefs de la politique d’un John F. Kennedy, d’un R. Nixon ou encore d’un George W. Bush, la création cinématographique française peine à produire la fiction de ses grandes figures emblématiques. Pour autant, on assiste depuis quelques années à une réelle recrudescence des films traitant du politique, les derniers en date étant Pouvoir, de Patrick Rotman et Quai D’Orsay, de Bertrand Tavernier d’après la BD de Christophe Blain et Antonin Baudry.

Certes, Hollywood s’est servi de l’industrie du film comme ciment à la construction du mythe américain. Les films tels que The birth of a nation, de D. W. Griffith ou encore Mr Smith goes to Washington, de Frank Capra sont emblématiques d’une volonté de se servir du cinéma comme vecteur de développement de l’identité nationale. Force est de constater que nous ne suivons pas cette logique de consolidation du mythe national, mais avons en France une préférence pour les petites formes à l’épopée, la tempérance au manichéisme, le particulier au général. De plus, il exist(ait) en France une forte tradition à sacraliser les hommes au pouvoir et à faire preuve d’un profond respect à leur égard. Pourtant, cela ne suffit pas à expliquer notre frilosité. Alors pourquoi une telle crispation à figurer nos représentants ? Comment sont traités les films à avoir pris ce parti ? Et dans quelles mesures observe-t-on un récent dégel des fictions et biopics politiques français ?

EVOLUTION DE LA FIGURATION DU PRESIDENT AU CINEMA

De Gaulle, image intouchable et hautement sacralisée de l’homme providentiel n’est abordé que sous l’angle d’extraits d’archives comme pour Mission spéciale, de Maurice de Canonge en 1946 ou par le biais de brèves apparitions dissimulées comme dans L’Armée des Ombres, de Jean-Pierre Melville en 1969. L’allusion elle, n’a jamais été aussi forte que dans le film d’Henri Verneuil en 1961 Le Président, incarné par Jean Gabin en président du conseil de la IV République.

La désacralisation de l’image présidentielle et l’écaillement du sacré politique ont ouvert la voie aux premières figurations avec en chef de file le film de Francis Girod Le bon plaisir. L’érosion de l’image est en partie imputable au transfert d’un Etat éducateur à un Etat séducteur. C’est à ce thème que le film Le Candidat réfléchit, à l’instar de l’improductive masturbation intellectuelle qui lance la querelle des conseillers sur le choix du « bleu » d’une cravate, pas assez ou bien trop vif.

La désacralisation a pour suite logique la fin de la dimension mystique du corps présidentiel, la fin de ce dédoublement entre la personne et la fonction qui était l’essence même du sacré politique. Alors, on exhibe le corps privé de telle sorte que l’intimité soit l’une des nouvelles mises en scène du corps politique au cinéma. Dans L’Exercice de l’Etat, de Pierre Schoeller, l’intime du couple est clairement affirmé dans plusieurs scènes, soulignant ainsi la difficile association entre vie privée et vie publique. La première scène du film ouvre sur l’imaginaire intime de Saint-Jean, incarné par Olivier Gourmet. Quoi de plus privé en effet que de pénétrer les rêves d’un homme ?

Mais surtout, nous voilà arrivé à l’ère de l’homme normal. La figuration du président Nicolas Sarkozy par exemple, a été chose plus aisée à faire, ce qu’explique le réalisateur Patrick Rotman puisqu’il « est délibérément descendu de son piédestal en voulant se présenter comme un homme normal, se montrant entrain de faire du jogging ou évoquant sur un plateau de télévision ses propres difficultés conjugales. Le cinéma se concentre donc sur la dimension terrestre, l’homme de tout les jours, avec ses qualités et ses défauts, pour mieux marquer l’opposition avec la pression et l’importance de son statut »1. Pater, d’Alain Cavalier est intéressant au sens où il marque cette normalité en associant les projets politiques des deux hommes à des scènes qui relèvent du trivial, du quotidien, en cuisinant par exemple ou en choisissant leur cravate, caméra mobile à la main.

MODES DE REPRESENTATION

Les deux principaux modes de représentation du président et du pouvoir politique à l’écran sont, et de manière quasi antithétique, le visage du rire, et celui de l’indignation face aux abus de pouvoirs.

Le rire dans un premier temps, est l’élément central dans Les œufs brouillés de Joël Santini en 1975, un film qui se plaît à révéler la démagogie évidente d’un président qui s’invite à table chez le français moyen. Le film de Michel Royer et Karl Zéro en 2006 Dans la peau de Jacques Chirac est parvenu en superposant la voix de l’imitateur Didier Gustin aux images d’archives à renforcer la dimension comique. Enfin, le film de Xavier Durringer, La Conquête, prend les traits d’une comédie où le ridicule des querelles interministérielles l’est encore plus au travers de répliques désopilantes que les politiques se lancent. Ainsi, quand Dominique de Villepin évoque Nicolas Sarkozy, il parle d’un « gesticulateur précoce » et Jacques Chirac se demande s’il « n’(a) pas fait une grosse connerie en le mettant à l’intérieur. J’aurais dû l’écraser, et du pied gauche, ça m’aurait porté chance ».

Deuxième versant, le président scandale pénètre les fictions françaises. A la façon d’un All the President’s Men, d’Alan J. Pakula en 1976 ou d’un Wag the Dog, de Barry Levinson en 1997, le cinéma français s’est invité à la table des critiques, et ose la figuration des dérives présidentielles. Le premier film à faire une allusion critique au gouvernement est celui de Verneuil. Son Président accède au pouvoir en temps de crise ministérielle, comme la IVe République en a beaucoup connu. Une scène montée en flash-back retrace la toute dernière séance du président à la Chambre ; séance où il désavoue tous les élus du peuple pour être corrompu, et discours d’autant plus poignant qu’il est filmé par alternance de plans en plongée et en contre-plongée aux hommes de l’assemblée. Le bon plaisir s’attaque lui au scandale politique sous un autre angle, celui de la luxure et de l’abus de pouvoir. Enfin, Président, de Lionel Delplanque s’indigne face aux manipulations politiques, avec en point d’orgue la scène de l’hôpital, où plutôt que de démentir les rumeurs de décès suite à son attaque, le président préfère laisser planer le doute sur sa potentielle mort, et s’exalte auprès de son conseiller « Alors, qu’est ce qui vous excite le plus, un sous préfet qui s’en sort ? Ou l’agonie de Jules César ? En live ! ». L’effet dramatique de l’annonce du faux décès est décuplé quand la musique classique couvre les extraits de journaux télévisés du monde entier. Le président anti-héros est sombre, à l’instar du jeu entre lumière et pénombre dans presque toutes les transitions du film, il ne supporte d’ailleurs pas la lumière du jour, que ses lunettes de soleil viennent très symboliquement corriger tout au long du film.

AXES DE REPRESENTATION : L’HYBRIS POLITIQUE ET SES CONSEQUENCES

Le président, animal politique, est avant tout un homme à la conquête du pouvoir, et les films sur les campagnes tendent à nous dépeindre cette facette, ce dont les américains sont très friands à l’image de films comme Primary Colors, de Mike Nichols, Bobby, d’Emilio Estevez ou encore Harvey Milk, de Gus Van Sant.

Le documentaire de Patrick Rotman les Fauves explique comment Nicolas Sarkozy s’est sculpté une image depuis l’aspect père de famille lorsqu’il était ministre de l’intérieur jusqu’à l’exubérance de son concert au Bourget, un véritable show à l’américaine qui mène ensuite à sa victoire à la présidence de l’UMP.

Autre point essentiel de l’homme en campagne dans le cinéma français : la stratégie. C’est la réflexion menée dans Le Candidat, qui développe la métaphore du joueur d’échec, où le héros doit déjouer les multiples facettes de l’adversité, depuis son concurrent jusqu’à ceux de son propre camp. C’est en voix off que Niels Arestrup souligne dans la première scène que « Le politique et le joueur d’échec partage le même secret. Et c’est justement le secret : La discrétion, l’inattendu, faire croire à l’adversaire que vous viser quelque chose en masquant la véritable cible. Un bon joueur prévoit quoi, un ou deux coups à l’avance, un maître, six ou sept, un champion du monde sait dès l’ouverture comment il va finir ». Le politique est également un combattant qui doit se munir d’une carapace solide pour se relever de toutes les difficultés et mener de nombreuses batailles. A ce titre, le film de Guillaume Nicloux, L’Affaire Gordji, met en fiction l’affrontement Chirac-Mitterrand, et gagne en objectivité par l’alternance sans relâche des scènes portant sur le scandale de l’affaire Gordji, et le contentieux entre le président et son premier ministre. C’est sous l’angle du western que Patrick Rotman dresse le portrait des luttes politiques. L’affrontement entre Sarkozy et Chirac prend la forme d’un duel, les mots deviennent des balles qui sifflent à chaque coup : « Ce sera mon dernier scalp » dit le président. Et ces luttes sont épuisantes.

Quelle autre axe de représentation cinématographique enfin que l’usure, l’isolement, la fin de mandat pour peindre le portrait de la mort symbolique d’un homme déchu du pouvoir ? La solitude est perfide et malgré une multitude de connaissances, l’homme politique n’a personne sur qui compter. « Quatre mille contacts et pas un seul ami » se lamente le personnage de Saint-Jean dans L’Exercice de l’Etat. Jean Gabin tiendra une réplique tout aussi cinglante dans Le Président, lorsqu’il affirme que « les amis n’aiment pas être fidèles. Ils ont l’impression de perdre leur personnalité ». La fin en politique est représentée à l’écran par le décalage, la maladie, la fin de vie. Il s’agit des thèmes traités par le téléfilm de Michel Jobert Adieu De Gaulle Adieu. La scène finale annonce le retrait du Général et De Gaulle cède le pas, sur la musique de The Mamas and the Papas, au chant de la jeunesse. Robert Guédiguian travaille la même thématique dans Le promeneur du champ de Mars, avec un rythme lent, symbole au promeneur, dont la santé se détériore et qui se prépare à la fin.

Il reste un domaine non exploré par le cinéma français, celui du président héros sauveur de la nation. Si Independance Day s’empare aux Etats-Unis du mythe d’un président, ultime rempart quand la partie est en danger, une telle mise en scène semble encore peu probable en France. Pour autant, nos biopics et fictions politiques, loin d’être les pépites du cinéma français ont au moins pour mérite d’ouvrir la voie a un cinéma si ce n’est plus politique, au moins de plus en plus actif dans la représentation du politique.

1 Le Monde, 12.11.2011

 

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Critique mise en ligne le 04 Janvier 2014

AUTEUR
Claire Demoulin
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