Edito
Lettre ouverte aux studios Ghibli

Chers studios Ghibli,

Ce lundi 4 août, tous les passionnés de dessins animés, de rêves et d’imaginaire ont la gueule de bois. On peut ergoter en essayant de se rassurer comme on peut mais une chose est certaine, si les studios ne ferment pas définitivement, ils vont se restructurer et dissoudre, dans un premier temps, le département production, exit donc les fabuleux longs métrages. Ghibli continuera, avec une équipe réduite, à gérer ses licences existantes en attendant de trouver mieux. On peut y voir la conséquence directe du départ à la retraite d’Hayao Miyazaki dont Le vent se lève n’a pas rapporté suffisamment, même son de cloche pour Isao Takahata, connu pour prendre son temps entre deux longs, sa Princesse Kaguya n’a pas séduit au Japon. Incompréhensible au vu de la qualité des deux films !

Cette annonce, par l’entremise de Toshio Suzuki, le Directeur Général, n’est pas vraiment une surprise. La production des longs métrages coûte trop cher au studio et ils ne sont pas rentables. Ghibli ne ferme pas vraiment… reste à venir la série animée Ronya et le dernier long, Omoide no Marnie (Souvenirs de Marnie) d’Hiromasa Yonebayashi… mais clôt définitivement un pan de son histoire et de l’histoire de l’animation tout court. Les studios Ghibli avaient été créés en 1985 par Takahata et Miyazaki. 21 longs métrages plus tard, et presque autant de chef d’œuvres, les studios amorcent donc leur révérence en douceur.

Poésie

Aux néophytes de l’animation, on pourrait introduire Ghibli par sa qualité poétique. Jamais dans l’histoire de l’animation, la poésie n’a été aussi présente à l’écran, débordant du cadre, s’évadant à coups d’envolées lyriques où le dessin en 2D, toujours délicat, fait éclater les cœurs d’adulte pour les renvoyer aux émotions de l’enfance, toujours avec finesse et subtilité. Ce cinéma s’adresse plus aux souvenirs inconscients qu’à nos cerveaux, plus à l’immatérielle âme qu’à notre esprit cartésien.

Héroïnes

La figure de l’enfant, de la petite fille surtout (Sheeta, Taeko, Chihiro, Mononoké, Kiki, Ponyo, Arrietty…) est au cœur du processus créatif. C’est peut-être pour cette raison que ce cinéma est aussi émouvant (combien de fois n'ai-je pas pleuré devant ces dessins animés) car il est porté par de jeunes héroïnes qui luttent pour que l’enfance ne se taise jamais, pour qu’elle continue à vivre en nous, rêve, chimère dans nos cerveaux d’adulte, l’âme gonflée par la nostalgie pour redevenir un peu plus humain. Tous les films des studios Ghibli s’adressent conjointement autant aux enfants qu’aux adultes pour tenter, sans doute, de réaliser l’hypothétique lien entre les deux. Réconcilier l’adulte avec l’enfant et apaiser ce dernier.

Eléments

Chez Ghibli, la nature reprend ses droits car les studios convoquent les éléments avec une grâce inouïe, véritables manifestes écologiques à la recherche d’une harmonie entre l’homme et sa planète, l’air évidemment avec Le Château dans le ciel, Kiki la petite sorcière, Porco Rosso, Le vent se lève, l’eau avec Ponyo, la terre avec Mononoké, Kaguya, Le tombeau des lucioles, le feu par l'entremise de la guerre, restent en mémoire les scènes de dévastation de Mononoké et les pluies de bombes à visage humain du Vent se lève. Ghibli est porté par ce souci d’interdépendance entre l’homme et son environnement, la nature vectrice de la vie jusque dans l’infiniment petit, la rosée matinale dans le jardin d’Arrietty, la pluie dans Le Tombeau des lucioles, le mouvement des herbes folles dans Le vent se lève ou La Colline aux Coquelicots, la rencontre du Dieu Cerf dans Mononoké… Ghibli élève la beauté du monde, en 2D par un trait tout en courbes délicieuses, accentuant la douce mélancolie des héroïnes.

Imaginaire

Enfin, ils investissent le monde imaginaire comme nul autre. J’ai grandi en regardant des mangas, on avait alors le choix entre deux thématiques, les orphelins et les psychopathes. D’un côté, Rémy sans famille, Bouba, Candy, Démétan, Heidi… De l’autre, Albator, Cobra, Capitaine Flamme, Ken le survivant… Overdose de réalisme et de pathos ou déferlante de violence et de corps qui explosent. Imaginez ma réaction quand je découvre Le voyage de Chihiro, un des plus beaux films sur l’enfance, sur le pouvoir de l’imagination. L’univers visuel créé est d’une richesse inégalée, et même dans ses aspects les plus sombres, les parents sont tout de même transformés en cochons, l’atmosphère est oppressante, Chihiro apaise les peurs par son sourire innocent et triste à la fois. Les studios Ghibli, même dans leurs films plus réalistes, parviennent, dans l’harmonie la plus totale, à mêler réalisme et imaginaire. Ils inventent des mondes qui nous appartiennent, qui ont pris naissance dans nos cerveaux d’enfants, avec de gentils monstres ronds, avec des baptêmes de l’air, des rencontres improbables, des forêts qui respirent avec les pacifiques Kodama de Mononoké. Avec Ghibli, les rêves de l’enfance prenaient vie.

Et survivaient en nous les amours impossibles, Sheeta et Azu, Kiki et Tombo, Chihiro et Aku, Arrietty et Shô, des amour fantasmés et purs. L’amour au cœur de cet univers merveilleux, d’une richesse scénaristique et visuelle inégalée tellement loin des recettes manichéennes de Disney ou des dessins régressifs en 3D de Pixar et Dreamworks où ce sont des animaux ou des objets qui tiennent les premiers rôles dans des franchises sans fin.

Ghibli a donné corps à l’imagination de notre enfance et a capturé l'invisible, et ce prodige est inestimable. Avec la fermeture du secteur long métrage, c’est comme si le murmure de l’enfant qui continuait de vivre en nous finissait définitivement de nous chanter sa douce mélancolie, qu'on ne parvenait plus à l'entendre.

Merci pour tout. Vos dessins animés continueront de respirer en nous et plus tard, nous les montrerons à nos enfants pour qu’eux aussi aient la joie de voir leurs rêves prendre vie. Puisse cette restructuration n'être qu'une nouvelle étape et pas, comme je le pressens, les prémices d'une mort annoncée.

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Critique mise en ligne le 04 Août 2014

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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