Edito
Montreal International Documentary Festival - Jour 1

Suivre et rendre compte d’un festival de cinéma, à peine deux jours après les attentats de Paris, évidemment, on s’est posé la question de la pertinence de la chose. Qui plus est un festival loin de nos bases, loin des siens.

Deux raisons peuvent le justifier. D’abord, Montréal, la calme, l’apaisée, la consolante, où l’on ressent, dès la descente de l’avion, la chaude sensation de s’y retrouver accueilli par une famille. En deuil elle aussi, et soudée pareillement. Il faut savoir que près de la moitié du staff des RIDM est française, et que le choc et l’inquiétude y sont palpables, à peine atténués par la distance de l’océan. Déambuler dans les rues de la ville le premier soir, c’est découvrir qu’ici, ce n’est pas un simple monument qui a été retapissé de bleu, de blanc, et de rouge, mais plus d’une dizaine de bâtiments, de l’Hôtel de Ville à des facades lambda, dans des rues discrètes et peu fréquentées. 48 heures après, le geste touche juste.

L’autre raison, enfin, a été entendue souvent ces derniers jours : pour que la vie continue et que l’on s’y confronte. Dès lors, quoi de mieux qu’une semaine entièrement dédiée au genre documentaire, pour forcer nos yeux engourdis, encore rouges des larmes versées, à se déciller, et à regarder frontalement le monde, ses problèmes, ses horreurs et ses beautés? Plus encore que la fiction, le documentaire est un art de l’écoute et de la compréhension, deux choses dont nous allons avoir particulièrement besoin ces prochains jours.

La première journée de ces Rencontres Internationales du Documentaire de Montréal aura ainsi parfaitement lancé la semaine, et synthétisé ce projet idéal. Au milieu de l’un des courts métrages projetés, Women in Sink, une phrase a résonné plus que les autres. Dans ce formidable film-dispositif israélien de Iris Saki, filmant en plan zénithal des femmes juives et arabes en train de se faire shampouiner dans un salon de coiffure de Haïfa par la réalisatrice en personne, improvisée esthéticienne pour les besoins de son film, cette dernière affirme au détour d’une conversation « Je suis ici pour apprendre, car je ne connais rien ». En filmant de la sorte ses héroïnes, Saki fait du bac circulaire à shampoing un cocon mental enserrant les états d’âme de ces femmes de toutes conditions, où l’on écoute et « égoute » les pensées les plus futiles comme les plus profondes, et inaugure de la sorte une nouvelle pratique de la psychanalyse… La vitalité du film tient entièrement dans ce beau procédé du massage appliqué aux crânes de ces anonymes, qui se transforme en stimulation du cerveau, pour le meilleur et pour le pire, tant les avis des unes et des autres peuvent être dissonnants et révélateurs des fractures de la société israélienne.

Mais il était dit que, malgré cette ouverture rafraîchissante, rien ne pourrait réellement nous éloigner de la tragique actualité. Ainsi, le film de Richard Brouillette, Oncle Bernard, l’anti-leçon d’économie, entretien frontal et sans artifices avec le journaliste économiste de Charlie Hebdo Bernard Maris, assassiné en janvier, était là pour nous le rappeler. Le trouble était grand d’observer ce corps et cet esprit brillant revivre sous nos yeux, tout au long de longs plans séquences fixes, filmés dans un noir et blanc argentique à la beauté granuleuse, laissant tout le temps à la pensée limpide de ce spécialiste des ressorts inavouables de l’économie moderne de se déployer. L’intelligence de Maris est un courant si fluide qu’il dépasse même les capacités techniques de Brouillette et de son équipe, qui épuisent régulièrement leur pellicule au cours de leur enregistrement, et se retrouvent contraint de charger une nouvelle bobine en catastrophe, sans pour autant interrompre l’exposé lumineux de leur interlocuteur. C’est ici que réside la plus belle idée esthétique du réalisateur, qui laisse couler le flot intarissable de la parole de Maris pendant cette manœuvre, le son continuant d’emplir la salle devenue aussi noire que l’écran. Ce qui, en temps normal, serait vécu comme un accident de projection notable, accueilli par une bronca du public, devient ici un moment de pure écoute, de pure communion, de pur cinéma. Nous reparlerons plus précisément de ce film brillant, qui sortira en salles en France le 9 décembre, et qui donne à voir un passeur de savoir qui fonde la rigueur de sa pensée sur la radiographie des mots (on se souviendra de son analyse du mot « privilégié », soit « la loi du privé », privi-légié), et sur des références iconoclastes pour expliquer les réalités de l’économie de marché. Fil-hommage, il ne l’est devenu qu’a posteriori, puisque réalisé en 2000, et gardé par Brouillette au fond de ses tiroirs, jusqu’à ce funeste 7 janvier. Au terme de l’une des séances d’ores-et-déjà les plus drôles du festival, tant l’on rit devant cet exposé d’économie (!), reste un silence douloureux, l’accent chantant de Bernard Maris suspendu dans l’air de la salle, à jamais absent, mais pour toujours éternel, à condition que le public voie et revoie ce film essentiel. Il le mérite.

Le site du RIDM

Réalisateur : La rédaction

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Critique mise en ligne le 19 Novembre 2015

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