Edito
St. Vincent

Si mon épaule est négligemment appuyée sur un sac de boxe rafistolé, si ma main ballante regarde l’autre caresser un verre d’alcool - mojito, cuba libre ou margarita, je ne sais plus – c’est parce que j’ai choisi de prendre les coups d’un autre. Ceux d’un jeune garçon souffrant d’un manque incurable. En aucun cas je ne pourrais combler cette carence, l’apaiser. Mais je peux au moins lui apprendre à encaisser les coups, à les rendre, comme j’ai pu les répéter... il y a fort longtemps. Voilà, pourquoi je délaisse présentement mon flegme confortable pour contrer quelques lancés de poings, ceux de mon jeune voisin. N’y voyez pas là une forme de philosophie de vie, encaisser les chocs n’est jamais marrant, mais les rendre avec un détachement de circonstance me semble plus que respectable. Et puis, les coups sont souvent moins douloureux lorsque l’alcool abreuve les nerfs. Je n’ai d’ailleurs même pas mal !

Je serai bientôt canonisé par ce jeune garçon qui ne me doit rien que la découverte de l’envers du monde. Alcool, putes et jeux d’argent. Mon décor, mon cynisme comme protection permanente de toutes ces choses qui blessent et que je réfute. J’ai eu mal, je souffre toujours et me soustrais à ces douleurs en envoyant valser toute accroche, toutes ces choses que je pourrais perdre. Me détruire, m’ôter la vie sans mourir, me « sédater » juste ce qu’il faut pour oublier. Oublier, ma femme magnifique mais si vieille, ma femme que la maladie a rendue transparente, incapable de me différencier d’un quelconque médecin. Tant pis, je l’aimerais et me confondrais jusqu’à nos fins. Oublier mon passé. Ai-je perdu au Vietnam ? Je ne suis même plus sûr d’y avoir foutu les pieds. Ai-je saccagé mon adolescence qui dure maintenant depuis plus de soixante ans ? Me suis-je jamais respecté ? Oublier les obligations qui font d’un homme quelqu’un de d’aimable, de vertueux. En fin de compte, je crois que vous me comprenez mieux que moi-même. A fuir, on finit par se perdre, vous savez. Mais moi, au moins, je n’ai pas mal.

Me voilà, aujourd’hui, canonisé - symboliquement bien sûr - par ce garçon, futur homme d’opinion. En remuant mon passé, en ramenant à moi ces actes, ces rêves oubliés, il m’aura sauvé. La vérité est que je ne me suis jamais écouté comme là, maintenant. Et si la justice me prive de certaines relations, c’est bien parce que la société préfère compter les méfaits que déchiffrer l’âme humaine. On m’a condamné à l’irresponsabilité. Je suis un insatiable connard, mais le plus attachant de ceux-ci. Je m’absous donc de toute faute. J’ai changé. Je pense avoir grandi ce garçon et sais surtout qu’il m’a assagi. Il s’appelle Olivier et je lui dois ma renaissance. Son innocence m’a fortifié. Elle m’a rappelé que les choses, parfois, peuvent être douces, que la vie peut être belle et ce même dans l’adversité. Cette fois-ci, je le sais, j’ai mal, mais ça ira mieux, j’en suis sûr.

Plus de sang sur les pistes. En tout cas plus celui de mon cœur. On m’a offert un abri à la tempête. 

Durée : 1h43

Date de sortie FR : 24-10-2014
Date de sortie BE : 31-12-2014
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Critique mise en ligne le 14 Janvier 2015

AUTEUR
Lucien Halflants
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Rédacteur aux textes ouverts à travers une forme souvent lyrique. Et puisqu'en matière de...
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