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Gros plan: Le Top 10 de Guillermo Del Toro

Alors que les spectateurs se déchirent encore sur le cas Pacific Rim sorti il y a un an (ratage quasi-complet pour les uns, attraction totale pour les autres), Guillermo Del Toro termine le film d’horreur gothique Crimson Peak parallèlement au lancement de la série télévisée vampirique The Strain (adaptée des romans qu’il a co-écrits et dont il a réalisé trois épisodes). Bavard et passionné, le réalisateur mexicain a remplacé aujourd’hui Peter Jackson (consacré grand nabab) dans le cœur de bien des fan-boys et aficionados de cinéma fantastique. Mais au fond, pourquoi est-ce qu’on l’aime tant ?

Guillermo Del Toro est l’auteur de huit longs métrages, parmi ses plus réussis: deux pépites (L’Echine du diable et Le labyrinthe de Pan), un futur classique du pop-corn movie (Hellboy 2, les légions d’or maudites) et une sympathique variation vampirique (Cronos). Cas plutôt étrange, l’homme est presque plus connu pour les projets qu’il n’a pas menés à bien (Le Hobbit, Les Montagnes hallucinées d’après H.P. Lovecraft) que pour ceux qu’il a effectivement réalisés ! Entre ses propres travaux et les dix films qu’il a mentionnés comme recevant ses faveurs, on relève immédiatement un goût prononcé pour un Cinéma de genre exempt de tout cynisme. Guillermo Del Toro prend le fantastique à bras le corps. Il place une confiance totale dans la puissance thématique et d’évocation de ses histoires. S’avouant davantage influencé par la peinture et la littérature que par le cinéma, des liens directs entre l’œuvre du réalisateur et les dix films mentionnés ne seront pas toujours révélés. Néanmoins, ces choix donnent quelques clés pour déchiffrer l’œuvre d’une figure incontournable du cinéma contemporain.

Par ordre chronologique, voici la liste des dix films cités par le réalisateur :

Nosferatu de Friedrich Wilhelm Murnau (Allemagne–1922)

« Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre ». Doit-on encore présenter Nosferatu, une symphonie de l’horreur, voûte de cinémathèque, une des pièces maîtresses de l’expressionisme allemand ? Guillermo Del Toro ne fait pas de secret : il n’aime pas filmer les dialogues, et selon lui, le film idéal devrait s’en priver. Friedrich W. Murnau, réalisateur idéal donc, fut un pionnier à la recherche du « cinéma pur » et se priva presque complètement d’intertitres dans Le Dernier des hommes. Nosferatu est aussi une des premières adaptations (officieuse) du Dracula de Bram Stoker, parangon du roman gothique anglais, courant littéraire qui exerce une influence considérable sur le travail de Guillermo Del Toro. On y retrouve plusieurs des thèmes fétiches de l’auteur mexicain, notamment le spiritisme et la manipulation des esprits par un « Autre » (thème commun à l’expressionisme et au roman gothique, exploité par Del Toro dans Cronos), bien plus encore: imagerie et conscience catholique (la tentation du mal est attraction de la chair), bestiaire (insectes, rats, araignées), vampirisme (comme dans Cronos, Blade 2 ou The Strain)… Mais surtout, dans Nosferatu, c’est le monstre qui est la star. Guillermo Del Toro confesse « préférer filmer les monstres aux humains », pour le meilleur comme pour (hélas) parfois le presque pire. En effet, la direction d’acteurs ne s’impose pas comme l’un des points forts du cinéaste.

Les Rapaces d’Erich Von Stroheim (U.S.A.-1925)

Deuxième film pointé par Guillermo Del Toro dans les temps glorieux du cinéma muet, Les Rapaces est lui-même un film monstre, un enfant mutilé et répudié par son créateur. Malgré tout, la copie d’Erich Von Stroheim revue et corrigée par le producteur Irving Thalberg conserve une force hors du commun. Si à priori, le souci de réalisme voulu par le réalisateur mégalomane est bien éloigné du style de Guillermo Del Toro (rappelons que Les Rapaces a été entièrement tourné en décors naturels, une folie pour l’époque), on comprend aisément ce qui a pu susciter l’admiration du mexicain. Dans Les Rapaces, les monstres sont redoutables, invisibles, tapis au fond des êtres humains. C’est la jalousie de Marcus et surtout l’avarice maladive qui possède Trina et la dévore, suscitant une fascinante déchéance physique (le héros de Cronos, possédé par la soif du sang, se dégrade aussi peu à peu, tel un toxicomane). Et puis il y a ces plans extra-diégétiques (n’appartenant pas au récit) qui ponctuent quelques chapitres de ce film inoubliable. Des images à la vocation purement symbolique, dont la plus forte reste celle des deux bras décharnés palpant les pièces d’or. La puissance de ces quelques plans a possiblement marqué au fer rouge la rétine du réalisateur mexicain, qui reconnaît l’influence de la peinture symbolique et surréaliste sur son propre travail.

Frankenstein de James Whale (U.S.A.-1931)

Alors que Guillermo Del Toro est enfant, il découvre le film de James Whale à la télévision mexicaine, qui diffuse quatre classiques du film d’épouvante à la suite le dimanche après-midi ! Frankenstein est à la fois l’histoire, le livre et le film qui ont le plus marqué le réalisateur. Il nourrit d’ailleurs l’idée d’en réaliser sa propre version, plus proche du roman gothique de Mary Shelley. Les parallèles entre l’œuvre de Guillermo Del Toro et Frankenstein sont innombrables. La composition de Boris Karloff est entrée aujourd’hui dans l’inconscient collectif: il est LE monstre et sa part d’humanité. Ensuite, il y a le créateur, le Prométhée moderne, qui veut percer le secret de la vie et se mesurer à Dieu, ce qui attise la conscience catholique de Guillermo Del Toro. Et surtout, il y a la mise en scène de James Whale: ses éclairages hérités de l’expressionisme allemand, ses clins d’œil à la peinture fantastique (Le cauchemar de J.H. Fuseli est directement cité)… Enfin le format carré pour composer des plans larges sur des lignes verticales, destinés à rendre compte des espaces (notamment le laboratoire devenu lui aussi un cliché). Héritier direct de James Whale, Guillermo Del Toro se qualifie de réalisateur « architectural », il préfère le format 1.85 au Scope afin de montrer au spectateur les décors dans toute leur ampleur: les poutres, les murs, la structure (penser à la cave de L’Echine du diable ou les quartiers de Sergi Lopez dans Le Labyrinthe de Pan).

Freaks de Tod Browning (U.S.A.-1932)

Face aux cartons commerciaux des films d’horreur estampillés Universal, Irving Thalberg (encore lui), passé à la M.G.M., commande à Tod Browning un film « encore plus terrifiant ». Les dernières minutes de Freaks, la monstrueuse parade, choqueront tellement les spectateurs de l’époque que le film sera lui aussi remonté. In extremis, on filmera même un épilogue pour ne pas que le film s’achève sur l’image de Cléo, la belle manipulatrice, devenue définitivement un des leurs. Pour Guillermo Del Toro, l’horreur trouve là une pure incarnation. Selon lui, ce qui terrifie le plus l’être humain n’est pas la mort mais bien la métamorphose, la transformation des attributs qui le définissent comme humain (thème cronenbergien par excellence, un auteur que Guillermo Del Toro adore). À la fin de Freaks, en apparence Cléo devient un monstre, elle pénètre « leur » monde. Mais dans sa majeure partie, Freaks décrit minutieusement le microcosme peuplé de ces êtres visiblement différents, à la fois fascinants et repoussants (dualité sur laquelle repose l’ambiguïté du film), pour finalement s’attarder sur ce qu’ils ont de commun avec l’humanité entière: leurs sentiments, leurs travers, leurs faiblesses. Sur l’ensemble de son œuvre, Guillermo Del Toro crée lui aussi une galerie de monstres et on peut rapprocher le cirque de Freaks de la famille dysfonctionnelle de l’univers d’Hellboy (Hellboy, Liz Sherman, Abe Sapien, Johan Krauss).

Les Temps modernes de Charlie Chaplin (U.S.A.-1936)

S’il avoue toujours verser une larme à la fin des Lumières de la ville, sur la longueur, Guillermo Del Toro lui préfère Les Temps modernes. Evidence iconique: les fameuses scènes d’engrenages, motifs fétiches du cinéma du réalisateur mexicain (la montre du Labyrinthe de Pan, le mécanisme de Cronos, la poursuite finale dans Hellboy 2 etc…). Les Temps modernes, c’est aussi l’œuvre de transition de Charlie Chaplin vers le cinéma parlant. Bien que son film soit sonore, le réalisateur se méfie des dialogues (que Guillermo Del Toro n’affectionne guère) et repousse constamment le moment où l’on entendra un son s’échapper de la bouche de Charlot, pour la pirouette que l’on connaît. D’un point de vue thématique, Les Temps modernes est une ode à la lutte pour la survie. Malgré la crise économique, malgré les injustices sociales, Charlot et La Gamine se débattent et se relèvent sans cesse. Selon Guillermo Del Toro, la maladie de notre temps est de vouloir entretenir un bonheur perpétuel à tout prix. Dans ses films, l’auteur défend l’idée d’apprendre des épreuves et des douleurs, plutôt que d’essayer de les éviter. Dans L’Echine du diable ou Le Labyrinthe de Pan, au milieu de temps troublés par la dictature, les personnages avancent par épreuves successives, souvent au péril de leurs vies (Ofélia assassinée par son beau-père dans Le Labyrinthe de Pan). Si on peut abonder dans le sens de l’auteur, on perçoit aussi la profonde empreinte de son éducation catholique (dans le même film, Ofélia est un martyr qui devient une princesse immortelle dans l’au-delà, soit une forme de sainte).

L’Ombre d’un doute d’Alfred Hitchcock (U.S.A.-1943)

Avec Luis Bunuel, Alfred Hitchcock est le cinéaste favori de Guillermo Del Toro. Un maître auquel il a consacré un livre publié par l’Université de Guadalajara quand le mexicain n’était encore âgé que de 23 ans ! Déjà, il y a le don d’Alfred Hitchcock pour exposer les enjeux et mener le récit de manière purement cinématographique. Ensuite, et notamment dans L’Ombre d’un doute, le maître du suspense a jalonné sa carrière de grands rôles féminins, tout comme le fera son disciple (Mimic, mais surtout Le Labyrinthe de Pan). Avec Psychose, L’ombre d’un doute est le seul film d’Alfred Hitchcock dans lequel le méchant (le monstre) occupe la place centrale. Un méchant psychopathe, nostalgique et torturé, campé par un Joseph Cotten à contre-emploi (tout comme Eduardo Noriega dans L’Echine du diable). Autre trait commun, dans L’Ombre d’un doute, un étrange lien psychique semble unir le méchant oncle Charlie et la jeune héroïne, une connexion mentale qu’ils associent à une forme de gémellité. On retrouve cette thématique dans Pacific Rim et ses pilotes « compatibles » (croisons d’ailleurs les doigts pour que cette idée soit exploitée dans le second film).

La Belle et la Bête de Jean Cocteau (France-1946)

Une autre histoire à laquelle Guillermo Del Toro fut un temps chargé de diriger une nouvelle adaptation. À l’instar de Steven Spielberg, le réalisateur mexicain privilégie les effets de plateau aux effets numériques, même s’il ne rechigne pas à y recourir lorsque cela est nécessaire. On comprend aisément que la « poésie à voir » du film de Jean Cocteau, ses effets mécaniques et optiques, son charme artisanal, aient pu enchanter le jeune Guillermo Del Toro. Et puis, il y a bien sûr le personnage au cœur du récit: un monstre pathétique, déchiré entre humanité et bestialité. La Bête place toute sa confiance entre les mains de la Belle et mourra si son amour le trahit. Dans la galaxie Guillermo Del Toro, Hellboy est lui aussi un monstre torturé entre son humanité et son destin de destructeur. Dans Hellboy 2, La Belle et la Bête est directement cité pour évoquer la relation Hellboy/Liz Sherman. Dans ce même film, Liz décide de la survie d’Hellboy devant l’Ange de la Mort.

Los Olvidados de Luis Bunuel (Mexique-1950)

Plus encore que son cinéaste préféré, Luis Bunuel est un modèle pour Guillermo Del Toro. Le réalisateur espagnol est parvenu à trouver une expression personnelle au sein de l’industrie du cinéma mexicain des années cinquante. Quant à Guillermo Del Toro, sa carrière est un combat pour imposer son regard au sein de l’industrie hollywoodienne. Afin de produire les films qu’il ambitionne, le réalisateur a besoin d’Hollywood, en même temps, il doit lutter pour y préserver sa liberté. Los Olvidados a exercé une influence directe sur L’Echine du diable. Guillermo Del Toro avoue même avoir créé le personnage du petit caïd Jaime comme un décalque de Jaïbo, le jeune assassin du film de Luis Bunuel. Au fil de son œuvre, Guillermo Del Toro a souvent placé des enfants dans un contexte guerrier (L’Echine du diable, Le Labyrinthe de Pan jusqu’à la plus belle séquence de Pacific Rim, à Tokyo sous la neige). Les héros de Los Olvidados sont quant à eux plongés dans une société mexicaine violente, sexuée et dangereuse, que connaîtra aussi le jeune Guillermo Del Toro. Le réalisateur mexicain s’inspire particulièrement du traitement des personnages enfantins par Luis Bunuel: ni infaillibles, ni invincibles, mais complexes, violents, vrais. Pour couronner le tout, le glaçant cauchemar de Pedro dans Los Olvidados, résurgence surréaliste, contient une puissance picturale que Guillermo Del Toro ambitionne encore d’approcher.

Huit et demi de Federico Fellini (Italie-1963)

À priori, le goût de Guillermo Del Toro pour Federico Fellini semble faire sens grâce au baroque de la mise en scène du maestro, à son talent visionnaire de créateur d’images, son utilisation des symboles et notamment de l’imagerie catholique. Au-delà de toutes ces caractéristiques qui participent à la grandeur de Federico Fellini, Guillermo Del Toro choisit Huit et demi, un film que l’on peut voir comme le Frankenstein de Federico Fellini. L’histoire d’un créateur dépassé par sa propre création, un film monstrueux qui lui échappe. Par contre, une franche opposition apparaît entre les deux auteurs: le travail de Federico Fellini, et notamment Huit et demi, est indissociable du l’attrait pour la chair, de la sexualité. Un territoire pour le moment soigneusement éludé par un Guillermo Del Toro soi-disant athée, mais imprégné de culture catholique, et parfois quelque peu pudibond.

Les Affranchis de Martin Scorsese (U.S.A.-1990)

Martin Scorsese est le seul réalisateur contemporain qui trouve les grâces de Guillermo Del Toro dans ce Top 10. Pourtant Martin Scorsese n’a jamais œuvré dans l’horreur ou le fantastique (même si les mineurs Les Nerfs à vif ou Shutter Island contiennent certains plans d’inspiration fantastique). Mais l’influence catholique et la violence de son imagerie imprègnent profondément les filmographies des deux réalisateurs. Si Martin Scorsese a hésité à devenir prêtre, Guillermo Del Toro a grandi au Mexique au sein d’une famille catholique, ce qu’il qualifie lui-même  de « pretty gory affair ». Le mexicain associe son enfance à des années passées dans une société à la violence à la fois réelle et sur-représentée dans une imagerie religieuse particulièrement sanglante. D’autre part, si Guillermo Del Toro reconnaît l’influence de la peinture symboliste sur son travail, il l’exprime particulièrement dans ses choix de couleurs. L’emploi des couleurs (notamment du rouge) qui reste l’une des caractéristiques du style de Martin Scorsese.

Guillermo Del Toro: Né à Guadalajara le 9 Octobre 1964.

Filmographie (réalisateur) :

Dona Lupe - Court métrage – 1985.

Geometria - Court métrage – 1987.

Hora Marcada – Série télévisée, 3 épisodes – 1988 et 1989.

Cronos – 1993.

Mimic – 1997.

L’Echine du diable – 2001.

Blade 2 – 2002.

Hellboy – 2004.

Le Labyrinthe de Pan – 2006.

Hellboy 2 : Les légions d’or maudites – 2008.

Pacific Rim – 2013.

The Strain – Série télévisée, 3 épisodes – 2014.

Filmographie sélective (producteur) :

L’Orphelinat de Juan-Antonio Bayona – 2007.

Splice de Vincenzo Natali – 2009.

Biutiful d’Alejandro Gonzalez Inarritu – 2010.

Les Yeux de Julia de Guillem Morales – 2010.

Don’t be afraid of the dark de Troy Nixey – 2011.

Les Cinq légendes de Peter Ramsey – 2012.

Mama d’Andres Muschietti – 2013.

 

Gros plan: Le Top 10 de Francis Ford Coppola.

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Critique mise en ligne le 21 Juillet 2014

AUTEUR
Olivier Grinnaert
[99] articles publiés

Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
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