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Top scènes 2015


Le cinéma est fait de moments de grâce, petites notes suspendues ou ballet virtuose. Chaque passeur a choisi une scène mémorable de cette magnifique année cinématographique. 

Le sacrifice de Bing Bong dans Vice-Versa

Vice-Versa est un film triste, où il est question de passer de l'enfance à l'âge adulte. À la fin du film, l'héroïne, Riley, retrouve ses parents après une fugue, et comprend que la vie n'est pas faite que d'heureux moments, d'où l'importance que prend peu à peu Tristesse dans ses émotions. Le dernier film de Pete Docter ne dit rien d'autre que pour être heureux dans la vie, pour avancer, il faut savoir être triste. Un constat finalement terrible qui aura été, d'une certaine manière, amené par une autre scène dans le film, la scène la plus triste de l'année 2015 au cinéma : celle du sacrifice du personnage imaginaire Bing Bong, qui permet à Joie de mener à bien son aventure et de remettre Riley sur le chemin du retour. Bing Bong, c'était ce personnage qu'enfant, Riley s'inventait pour jouer avec, avoir des émotions, apprendre la vie. Ce que cette scène dit, c'est que plus jamais Riley, désormais âgée de 11 et en passe de devenir une ado, ne pensera à cet être qui lui a pourtant été si cher. Bing Bong se sacrifie et disparaît de la mémoire de Riley. Son apparence s'efface littéralement à l'écran, idée de génie parmi tant d'autres du même ordre dans ce film riche en trouvailles. Bing Bong était un personnage gaffeur, attachant, bien qu'assez laid (un assemblage de différents animaux et textures, symboles des lubies d'une enfant), et c'est là aussi que le génie de Pete Docter opère. Le spectateur ne pleure pas un personnage qu'il a appris à aimer, il pleure l'idée même de ne plus avoir de souvenir de son enfance. On dit souvent que les films d'animation permettent de nous replonger en enfance, et c'est le cas, un peu, de Vice-Versa. Mais cette séquence sublime nous rappelle aussi que nous ne sommes plus des enfants, et qu'il faut autant que faire se peu essayer de protéger ceux qui nous entourent. 

Jérémy Martin

Tempête de sable dans Mad Max Fury Road

Cela fait des années que je n'avais pas eu une telle sensation d'exaltation dans une salle de cinéma. Le sentiment que effets spéciaux, acteurs, musique se fondent dans un tout homogène pour nous plonger au cœur de l’œil de cyclone après nous avoir fait admirer, en un plan majestueux, la beauté de cet orage qui approche. Dans un tourbillon de poussière et d'électricité, qui a tout d'un feu d’artifice, les couleurs s'enchaînent, passant du jaune au blanc, rouge, gris, conférant à la scène une force d’attraction physique et lyrique. Un festin pour les yeux.

Valse Noire

Le retour de Shasta dans Inherent Vice



Construite autour d’un plan séquence au parfum érotique inédit, cette scène marque le retour du personnage de Shasta (la sublime Katherine Waterston), à la mi-temps du film de Paul Thomas Anderson. Dans Inherent Vice, Doc Sportello (Joaquin Phoenix) n’est mû que par le doux souvenir de l’amour de Shasta. Tout comme son rapport à la marijuana, l’addict Doc Sportello sait que cette fille ne lui fait pas que du bien, mais il ne peut se contenir. Dans cette scène, notre héros tente de résister aux avances précisément irrésistibles de son ex-amante, ceci pendant quelques minutes funambules, avant de briser le rêve en un coït expéditif d’une ahurissante trivialité. Mise en scène, spatialement et picturalement, avec la maestria du décidemment génial P.T.A., le tout est magnifiquement éclairé par Robert Elswit, qui signe sans doute là une des directions de la photographie de l’année.

Olivier Grinnaert

La traversée dans The walk

Entre le ronronnement des moteurs de Mad Max-Fury Road et la frénésie destructrice de Georges Miller, on ne s'attendait pas à avoir une nouvelle fois le souffle coupé devant un film d'action en 2015. Sous le vernis du biopic et du film de casse, Robert Zemeckis relève le défi avec une traversée en apesanteur des deux tours jumelles du World Trade Center. Vingt minutes de tension et de grâce qui célèbrent la beauté du geste artistique du funambule Philippe Petit. Assurément la plus belle expérience 3D de l'année.

Manuel Haas

La leçon de piano dans Victoria

Compliqué d’extraire une scène du tour de force de Sebastian Schipper puisque Victoria est tourné en une seule et unique prise, sans faux raccords et sans effets spéciaux. Mais après discussion nous avons décidé qu’une scène était définie par son unité de lieu et dans Victoria la bande endiablée bouge à travers toute la ville car rien ne leur résiste : boîte, trottoirs night shop, toit d’un immeuble, bar, road trip, parking malfamé re-boîte, cour d’immeuble, hôtel… on visite Berlin by night en vitesse accélérée. Dans cette cavalcade sans fin, une respiration sublime. Soone avec sa dégaine à la Brando drague Victoria en frôlant les touches d’un piano. Alors qu’il ne sait rien d’elle, la jeune femme accepte de lui jouer un morceau pour mieux se dévoiler. Et là le temps se suspend avant de mieux s’emballer sous les notes virtuoses. Victoria a arrêté le conservatoire car ses professeurs ne l’estimaient pas assez bonne, c’est en larmes qu’elle relève ses mains. Sous son beau sourire infatigable, Victoria est une rejetée, une perdante de la loterie de l’excellence. Pourtant là, dans ce café qu’elle est censée ouvrir dans une petite heure, elle livre sa plus belle partition, une longue complainte à se déchirer le cœur, le chant d’un cygne blessé.

Cyrille Falisse

Fais-moi fantasmer dans The Duke of Burgundy

Deux femmes sont couchées, l'une demande à l'autre de la faire fantasmer pendant qu'elle se masturbe. Rarement avions nous senti l'intimité de dessous les draps. Ce moment de bascule où l'un attise l'autre dans son désir, au risque de déraper à chaque instant. C'est à la fois une scène d'amour - intense, brûlante - et une grande scène de comédie tragique quand soudain sur le visage d'une des deux femmes se devinent en un soupir forcé la lassitude et l'impossibilité de rejoindre l'autre. Maniéré, formaliste, Strickland se révèle aussi très surprenant et juste dans cette scène d'intimité, rythmée de simples champs contre champs. 

Frédéric Mercier

La tuerie du charnier dans Le fils de Saul

Un convoi d’hommes en marche, prêts à être fusillés et brûlés en pleine nuit, en pleine nature. Une foule de corps nus qui se bousculent, se piétinent les uns les autres. L’une des scènes les plus « colorées » du film, on le doit au feu qui crépite en arrière plan, une scène vibrante d’horreur. Fidèle au système du film, nous y suivons Saul traversant la pleine déshumanisation en quête de rédemption, la sienne ou celle de ce fils mort déporté qu’il dit être le sien. Une dernière pulsion de vie, de contact humain, qui trouve son apogée dans cette séquence. Un tour de passe-passe, il donne sa chemise à un rabbin condamné pour qu’il puisse ré-intégrer le camp avec les autres Sonderkommando et peut-être sauver l’enfant de la profanation attendue. Un homme comme un autre, choisi par le désespoir d’un autre homme comme les autres, pour vivre quelques jours de plus que les autres. Des bouts de peau presque mortes entrent dans les plans rapprochés du visage de Saul, que l’on suit du début à la fin; le pire se passe hors champ, le pire nous l’imaginons.  

Margaux Latour

Plan à trois dans Love

 7 minutes d'un plan simple en suspension. 7 minutes de sexe sans surenchère. 7 minutes de volupté au son d'un des meilleurs solos de guitare. Le threesome de Love n'est ni croustillant, ni excitant. Et pourtant, la délicatesse qui s'en dégage fait toute sa force. Rares sont ces films capables de mettre à nu le rapport sexuel avec autant de poésie. Baignés dans le clair-obscur, les corps en relief surgissent de la toile comme un rappel à l'ordre, comme s'il fallait supplanter les poncifs d'un cinéma de l'entre-deux, qui peine à se calibrer depuis l'Empire des Sens. Noé reprend du poil de la b(ê)te en filmant l'amour tel qu'il est. Naturel. Ordinaire. Beau comme une première expérience. 

Florian Millot

Le Bain des Magnifiques dans Les mille et une nuits - Tome 1 -  L'inquiet

A l'aube de la nouvelle année, un syndicaliste réunit chômeurs et précaires pour un grand bain salvateur. Sur la plage, la caméra glisse sur ces corps alignés, transis de froids, battus par le vent et les épreuves de la vie, qui incarnent néanmoins avec dignité les maux d'un pays en proie à la crise. Le cadre s'élargit soudain tandis que d'un seul cri, la masse unie et fraternelle se jette à l'eau. Un baptême humaniste qui clôt en beauté le premier épisode de la très belle trilogie de Gomes. 

Anne Bellon

Scène finale dans La Bataille de la Montagne du Tigre

C'est difficile de parler de cette scène car elle « spoile » un peu son concept génial. Mais comme la promotion autour du film ne s'est pas gênée, on se sent moins coupable. La bataille de la montagne du tigre est construit comme un flash-back. Un jeune homme se souvient de son grand-père est son histoire nous est racontée. Quand elle arrive à son terme, nous retrouvons ce jeune homme. Et là dans un mouvement extra-diégètique il regarde la caméra et nous dit que la fin de l'histoire, lui, il ne l'imaginait pas comme ça. Et soudain on repart dans le flash-back pour une dernière scène d'action totalement improbable et géniale comme seul Tsui Hark est capable de nous offrir. Elle est uniquement présente pour faire plaisir au spectateur, elle est uniquement là comme le fantasme d'aventures d'un homme dont l'imagination court sur les récits historiques. Cette scène, furieusement jubilatoire, défiant les lois de la physique et les limites du corps humain, dans ce qu'elle symbolise du cinéma de Tsui Hark, dans ce qu'elle procure comme plaisir viscéral et purement enfantin est une  merveille d'invention et de malice. Rappelons que ce morceau de bravoure d'un enfant qui joue avec un avion dans son jardin est l'oeuvre d'un cinéaste accompli de 65 ans.

Grégory Audermatte

L'unique rencontre de Caprice et d'Alicia dans Caprice

Dans cette scène, Caprice, interprétée par Anaïs Demoustier, vient tenter de réconcilier Alicia avec Clément, compagnon de cette dernière avec lequel elle entretenait une relation. Ce qui pourrait n’être qu’une confession d’adultère se mue alors en déclaration d’amour, puis en offrande sacrificielle. Tout en glissement, Caprice pense d’abord mentir à Alicia, préservant un espace qui lui permettrait de continuer à espérer, avant de perdre le contrôle et de s’abandonner à sa vérité. Cette implacable réalité du sentiment qui emporte Caprice et la contraint à quitter le dialogue pour renaître au travers d’un monologue – qu’elle confie autant qu’elle ne le caresse – constitue peut-être le moment central d’un film où la jeune femme n’aura longtemps su que mentir. Il y a, dans cette pureté retrouvée, quelque chose de la grâce d’un autre monologue, celui de Jean-Louis Trintignant, dans Un homme et une femme. Plus simplement, il y a là les mots que tout homme aimerait entendre d’une femme, annihilant, d’un même élan, l’ensemble de ses postures sociales au profit d’une évidence amoureuse. Musicalement souligné par A Modern Fairytale, de Ruth Barrett, ce glissement, mis en scène de façon sobre et académique, gagne en onirisme, acquière de cette magie suspendue des contes de fée et ne laisse alors qu’un seul regret, uniquement situé dans sa relative brièveté.

Soleil Håkansson

Fidelio - l’odyssée d’Alice

Il est des films, des instants de cinéma qu’on aime mais dont on ne se souvient pas. Ou peut être sans précision, dans un flou obscur qui relève du songe. C’est dans cet état d’esprit que (me) revient une scène de Fidelio, l’Odyssée d’Alice. Lors d’une escale, quitter la mer et son enfermement dans l’infini pour se libérer entre quatre murs, dans un bar bondé duquel ne s'échappent que les sensations. Du désir pour les corps dansants, du plaisir d’imaginer tant de joies et une fraîcheur sans limites, d’une femme libre et de corps affranchis de toute entrave morale ou physique. Un instant de lâcher-prise qui rend grâce à une certaine idée d'un cinéma sans contraintes.

Lucien Halflants

Close your eyes (and count to f**k), Run The Jewels - A.G Rojas



Une fois n’est pas coutume, l’une des séquences de l’année aura été un clip rageur et ravageur, filmé dans un noir et blanc magnifiquement contrasté, une déflagration surpuissante, de celles qui abolissent les frontières artificielles entre 7ème Art et vidéo. Car ne nous y trompons pas: les 4 minutes 42 secondes du titre Close Your Eyes (And Count To F**k) (tout un programme) du groupe de hip-hop Run The Jewels, mises en image par le réalisateur A.G Rojas, sont une parenthèse de pure cinéma, à la charge provocatrice et poétique digne du Spike Lee de la grande époque, et à la viscéralité proche de certains Scorsese (le clip partage d’ailleurs avec Marty la trogne patibulaire de Shea Wigham, l’un des acteurs de sa série Boardwalk Empire). Le court-métrage confronte un flic blanc désarmé à un jeune black qui n’a qu’un tshirt blanc comme gilet pare-balles, dans l’allée d’un quartier résidentiel filmé comme la grand-rue d’un western. Les deux donnent libre cours à une rage désespérée tout au long d’un pugilat à la chorégraphie chaotique et instinctive, ressemblant à une primitive dispute de territoire. On ne saura pas les raisons du face à face déjà bien entamé, ni qui l’a initié. Les corps sont épuisés, les deux visages contusionnés, des coups ont déjà été portés. Le contexte est escamoté. Seule la confrontation physique occupe l’espace-temps du décor, qui se referme inexorablement sur eux, au rythme d’une musique syncopée, qui abandonne toute velléité harmonique pour déployer une symphonie barbare. A.G Rojas invente un Tartare moderne au temps indéfini, où la nuit succède au jour en l’espace d’un plan, où tout le monde est condamné à perpétuer un combat absurde et sans cause, où chacun partage la culpabilité de l’incompréhension et de l’incommunicabilité. L’intelligence du clip est de ne jamais jeter l’anathème sur l’un des combattants, mais de les renvoyer dos à dos, comme le montre la dernière image, unis dans la même tragédie. Puissance évocatrice du cadrage et de la composition du plan: la ligne de fuite qui s’offre aux deux personnages est infinie, bien trop lointaine et hors de portée pour leur permettre une échappée vers un ailleurs moins anxiogène. Mais fuir, est-ce ainsi que l’on règle le problème de la violence raciale aux USA? À ses anti-héros, le clip refuse cette alternative, en les enfermant dans l’un des symboles de la bien nommée cellule familiale, la chambre à coucher d’une maison dévastée. Car c’est uniquement en travaillant de l’intérieur cette déchirure matricielle de la nation américaine que les solutions seront trouvées.

Emmanuel Raspiengeas

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Critique mise en ligne le 24 Décembre 2015

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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